Mon carnet de guerre en Afghanistan

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Mon carnet de guerre en Afghanistan

Message par Rédacteur » 21 avr. 2011, 14:15

http://www.lefigaro.fr/international/20 ... nistan.php
Le Figaro - 08/04/2011 | Mise à jour : 12:40
C'est un document exceptionnel. Pour la première fois, un sergent d'une unité de combat de l'infanterie de marine, Christophe Tran Van Can, a rédigé pendant un an son journal, en étroite collaboration avec Nicolas Mingasson, seul reporter autorisé par l'armée à suivre, en exclusivité pour Le Figaro Magazine, les opérations en Kapisa.

13 septembre 2009. Sénégal: nous apprenons que nous allons partir en Afghanistan. Des rumeurs couraient depuis quelques jours. Cette fois, c'est confirmé: le 21e régiment d'infanterie de marine (RIMa) va partir en Afghanistan. J'ai fini par appeler Jenny pour lui apprendre la nouvelle. Sans lui montrer mon excitation pour ne pas avoir à répondre à ses questions, notamment sur les risques de cette mission, les blessés, les morts que nous n'éviterons pas. Elle ne s'attendait pas à cette douche froide. J'ai seulement tenté de la rassurer comme je pouvais. En raccrochant, j'ai réalisé que, pour la première fois, je ne lui disais pas toute la vérité.

15 janvier 2010. Les journalistes. J'étais prêt à partir, quand l'adjudant a déboulé dans la tente pour me dire de venir au PC sur ordre du chef de corps. J'ai vu deux civils qui m'attendaient, c'était un journaliste du Figaro Magazine accompagné d'un photographe venu nous proposer un projet de reportage : suivre un soldat pendant sa préparation, puis son mandat en Afghanistan. J'aime bien l'idée, et si Jenny est d'accord, j'accepterai leur proposition. Je voudrais qu'enfin les Français découvrent notre métier dans le détail et comprennent qui nous sommes.

5 mars. Nouveaux équipements. Nous avons perçu ce matin une partie de nos nouveaux équipements. Nous qui râlons tout le temps contre le matériel devons avouer, cette fois, qu'un vrai effort a été fait. La perception a été très rapide. Nous étions tous comme des gamins, à ouvrir les boîtes, déchirer les sachets... Essayer ce que l'on peut, déjà. Franchement, c'est bien. On s'est pas foutu de notre gueule.

10 avril. A Disneyland. Comme tout le monde ici, je tenais mes enfants par la main, faisais la queue et m'amusais dans les animations. Mais, parfois, au milieu de cette foule qui comme moi s'amusait, heureuse et insouciante, j'avais quelques absences; des éclairs, des flashs qui me traversaient l'esprit : le groupe, la préparation, la séparation qui se rapproche. Dans un peu plus d'un mois, je serai à Tagab.

6 mai. Derniers préparatifs. Dans l'après-midi, nous avons fermé les caisses d'armement. Cette fois, c'est vraiment la dernière ligne droite... A la maison, il flotte dans l'air quelque chose de bizarre. Ça pue le départ. Je ne suis déjà plus tout à fait là. Les passages à vide, les moments d'absence se multiplient. Jenny l'a remarqué et m'en parle avec gentillesse, elle aimerait savoir à quoi je pense. Je ne sais pas trop quoi lui dire.

21 mai. Nous partons. Après avoir accompagné les enfants une dernière fois à l'école, j'ai fini de préparer mes affaires. Petit à petit, l'air de rien, un vide plus lourd que du plomb s'est installé entre nous. Jenny a finalement craqué quand je l'ai prise dans mes bras. Elle, si forte, a fondu en larmes et m'a fait promettre de revenir. Je hais ces longues dernières minutes Quand le capitaine nous a appelés, j'ai serré une dernière fois les enfants dans mes bras. C'était une immense douleur. Mais voilà ! Il a bien fallu que j'y aille, et je les ai laissés derrière moi. En remontant vers la place d'armes, j'avais mal, vraiment mal.

23 mai. Bagram. Magnifique arrivée sur Kaboul et Bagram (principale base américaine en Afghanistan). Après l'atterrissage, j'étais tout simplement fasciné par le gigantisme américain. Des avions de combat et de transport, des hélicoptères, des drones à perte de vue. A notre départ de Bagram, nous avons attendu les hélicos plusieurs heures. Une longue attente interrompue par un triste spectacle. Nous n'avions pas bien compris pourquoi ce Black Hawk s'était approché si près de la porte qui mène aux pistes, mais tout est devenu soudainement clair quand les soldats US se sont mis au garde-à-vous derrière l'hélico. C'était bien ce que nous redoutions : quatre soldats ont extrait de l'appareil le corps d'un soldat recouvert du drapeau américain. Cette image nous a cloués sur place. Tout le monde, sans exception, s'est spontanément mis au garde-à-vous pour saluer ce soldat que nous ne connaissions pas et que nous ne connaîtrons jamais. Combien d'hélicos comme celui-ci ont-ils déjà livré semblable macabre chargement ? Combien sont-ils, si loin d'ici, à pleurer ce soldat ? Une femme, des enfants, une mère ?

26 mai. Tagab. Tagab ! Tagab ! Alors que j'écris ces quelques lignes, il me suffit de lever le regard pour voir le village, la vallée d'Alasay sur la gauche et celle de Bedraou sur la droite. Il me suffirait presque de tendre la main pour attraper le minaret qui surplombe le bazar. Le paysage qui me fait face est incroyablement beau. Et la végétation, incroyablement dense. La voilà, cette fameuse «zone verte». Elle recouvre tout, ne laisse rien voir des fonds de vallée, d'où ne pointent que les compounds (habitations traditionnelles afghanes) les plus hauts. C'est une image de carte postale. Mais il suffit de la retourner pour qu'elle présente un tout autre paysage: celui des insurgés. Ils sont là, partout et nulle part.

27 mai. Première sortie. Réveil à 3 heures. A la sortie de la FOB (Base opérationnelle avancée), un sentiment mêlé d'excitation, d'impatience et de tension. C'était oppressant. J'avais le sentiment d'être très exposé et peut-être un peu fragile dans ce terrain que je ne maîtrisais pas encore. Peu de temps après, nous avons entendu les premiers tirs et les premières explosions claquer à environ 200 mètres au nord de notre position. Notre surprise a été totale. Les échanges de tirs entre les insurgés et une section du 13e bataillon de chasseurs alpins ont duré une bonne demi-heure. Ça claquait sévère: tirs de mortiers, de LRAC (lance-roquettes antichar de 89 mm), d'AT 42 (lance-roquettes antichar de 84 mm)... Tout partait, toutes les munitions disponibles étaient utilisées. Le « final », si je puis dire, a été le passage d'un chasseur F18 américain à quelques dizaines de mètres au-dessus de nous pour réaliser un « show of force » (manœuvre d'intimidation d'un avion de chasse). Nous avions l'impression que le ciel nous tombait sur la tête, que le sol tremblait autour de nous... Les insurgés aussi ont dû être impressionnés : ils ont décroché et le calme est revenu. Nous étions contents, heureux comme des gamins ! Ça peut paraître stupide ou bizarre, mais c'est comme ça ! Jamais je n'aurais imaginé, espéré, dès ma première sortie, vivre une journée aussi intense, ressentir autant d'émotions nouvelles, être mis aussi vite et fort dans le bain.

16 juin. Que penser des locaux? Notre colonne est regardée, dévisagée. Deux mondes qui s'effleurent, se croisent, se chevauchent. On se regarde à peine. Je ne suis pas très à l'aise... Ce dont je suis sûr, c'est qu'ici, à Tagab, c'est bien la guerre. La mission m'absorbe à 100 %, et ce n'est qu'en étant à 100 % que j'arriverai à la mener à bien et à ramener tous les gars vivants. Dans le fond, je me moque de ce que pensent les gens que nous croisons, que nous interpellons, que nous fouillons... Tous, d'une manière ou d'une autre, représentent une menace contre nous. Je n'ai d'autre choix que d'être suspicieux. C'est la vie des gars, la mienne aussi, qui est en jeu.

18 juin. Caillassage. Sur la route du retour vers la FOB, entre Shekut et Tatarkhel, nous nous sommes fait « caillasser » une nouvelle fois par des enfants. Ça change des autres opérations extérieures ! Sénégal, Djibouti, Kosovo... j'ai toujours senti l'armée française plutôt appréciée, sinon aimée. Ici, j'ai le sentiment inverse que nous les gênons, qu'ils ne veulent pas de nous. Mais je m'en moque. Vraiment. Je ne suis pas ici pour faire du social mais juste assurer la mission, et cette mission, c'est une mission de combat. On ne peut pas faire les deux ; ça, j'en suis certain. Je ne leur en veux pas non plus. Quelles que soient les intentions de l'Otan, ici nous sommes forcément perçus comme une armée d'occupation.

28 juin. Premier blessé. Le gars qui a tiré sur le groupe de P. les attendait, c'est clair. Et il n'était pas là par hasard, il savait que la patrouille arrivait. Les insurgés ont des yeux et des oreilles partout, tout le monde les renseigne, j'en suis persuadé. On pourra dire ce que l'on veut, on ne me retirera pas cette idée de la tête. D'après ce que j'ai compris, la rafale est partie au moment où le groupe allait s'engager sur la place. P. n'a pas eu de chance.

2 juillet. Combat. Nous voulions du combat? Savoir ce que l'on vaut sous le feu? C'est fait ! La proximité des tirs était incroyable, je n'avais encore jamais vu ça. Nous étions allongés dans la poussière, derrière une butte qui nous protégeait à peine. Je pouvais entendre les balles siffler à quelques centimètres de nous. Je n'ai pas hésité : j'ai gueulé aux gars de faire une « boule de feu ». Nous nous sommes relevés, mis à genoux derrière la butte, à demi à découvert, et nous avons tout balancé. Trente secondes de folie. Les tirs ont repris, violents. Je ne me souviens pas combien de temps nous sommes restés derrière cette butte. A tour de rôle, nous passions une tête pour observer les insurgés, pour balancer une rafale à l'occasion. Je me souviens d'une énorme envie de fumer. VDB m'a lancé une clope qui est tombée dans un angle de tir des insurgés. J'hésitais. Je ne me voyais pas vraiment prendre le risque de la ramasser. Je l'entends encore me dire : «Holà, sergent! Laissez tomber! Vous allez pas vous prendre une bastos pour une clope!» Puis nous avons couru, couru. C'est long, cinquante mètres avec le Ciras (gilet pare-balles) et à découvert. Nous sommes arrivés essoufflés comme des bœufs ! Un vrai feu d'artifice. Les gars tiraient, tiraient, tiraient avec rage pour étouffer les insurgés. La nuit tombait déjà et nos balles traçantes remplissaient la pénombre de centaines de traînées rouges qu'elles abandonnaient derrière elles. Le soir, Guilb m'a raconté la scène. Tellement de tirs, de balles traçantes... qu'il a eu l'impression d'assister à un 14 Juillet!

30 juillet. Je frôle le drame. La manip de la 4e compagnie devait se terminer tôt dans la nuit et nous devions nous désengager dans la foulée. Rien ne s'est passé comme prévu. Les premiers coups de feu sont partis du wadi. Quelques minutes plus tard, à peine, ça sifflait autour de notre position, à une cinquantaine de mètres de là. Nous étions pris à partie et l'action des insurgés était coordonnée. L'imbrication était totale ; les insurgés, nous et la « 4 », étions tous très proches les uns des autres. Les balles sifflaient très bas, vraiment très bas au-dessus de nos têtes. Sifflement, baissement de têtes ! Sifflement, baissement de têtes ! A quelques mètres de notre position, en contrebas, j'ai vu un gamin accroupi dans le champ de maïs. Je l'ai tout de suite pris pour un insurgé ! Il n'avait rien à faire ici, son attitude pouvait être suspecte et il pouvait très facilement avoir une kalach à ses pieds. Je me suis levé, je l'ai braqué. J'étais vraiment prêt à ouvrir le feu. La sûreté de mon Famas était enlevée, j'avais déjà le doigt sur la détente. Je ne sais pas pourquoi j'ai hurlé pour l'interpeller au lieu de tirer. Un cri de rage, venu de très loin, pour faire sortir le nœud que j'avais au fond des tripes. Il s'est redressé, s'est tourné vers moi, visiblement effrayé. Depuis combien de temps était-il dans ce champ, entre nous, la « 4 » et les insurgés ? Je l'ai fait venir vers nous, passer au-dessus du petit muret qui nous séparait du champ pour le mettre à l'abri. Savait-il où étaient les insurgés ? Il a répondu : «Oui, partis vers l'ouest.» Et ça n'arrêtait pas de tirer... VDB a gardé le gamin, le temps de mon compte-rendu à la radio. La prise à partie durait depuis trois bonnes heures ! Les tirs restaient très proches. Je revois cette branche arrachée, par une rafale, de l'arbre contre lequel nous étions appuyés et tomber à nos pieds ! Notre riposte était à la hauteur de ce qu'ils nous balançaient : au moins 6 APAV (grenade à fusil), des rafales de mitrailleuse Minimi de plusieurs secondes, etc. Après les tirs de mortiers, les Kiowa (hélicoptères de combat américain) ont effectué plusieurs passes. Il y avait tellement de bruit autour de nous que nous n'entendions que les tirs des hélicos. Ils étaient vraiment très bas ; en levant la tête, je pouvais les apercevoir à quelques dizaines de mètres de nous. Des étuis de leurs mitrailleuses nous tombaient même sur la gueule ! On avait cessé de tirer. Ils s'occupaient de traiter la zone. Et bien ! Inutile pour nous de consommer nos munitions. Le boulot était plus que bien fait : au bout de quelques passes, nous avons entendu les sifflements des départs de roquettes de 30 mm. Franchement, je n'aurais pas aimé être à la place des insurgés.

18 août. L'épuisement. Je n'écris plus depuis une quinzaine de jours. Plus le temps, trop fatigué. Depuis la mi-juillet, le rythme des missions s'est accéléré Je n'en peux plus. Nous n'en pouvons plus ! Nous n'avons plus une seule minute à nous. Nous rentrons du terrain pour nous laver, nous raser, dormir quelques heures puis enchaîner déjà sur une autre mission. Dans la section, tout le monde a le sentiment d'être à son maximum, de vivre un risque permanent. Avec la fatigue qui s'installe, les réflexes qui s'émoussent et la tête qui se met à gamberger. Le cocktail est explosif ! La rumeur court que les chefs, à Nijrab ou plus haut, trouvent que nous n'en faisons pas assez, que le rythme des missions peut encore s'accélérer. Une rumeur qui est claire : s'il n'y a pas de blessés ni de morts, c'est que l'on peut aller plus loin ! C'est tout simplement fou, insupportable.

24 août. L'enfer. Nous savions tous, en quittant Fréjus, que certains d'entre nous ne feraient pas le voyage de retour. Ce risque, nous l'avons tous accepté, nous l'assumons. Mais qu'est-ce que cela fait mal quand ça arrive ! Hier après-midi, deux de nos frères d'armes sont tombés dans Bedraou. De ce que j'ai compris, Panezyck a été tué par balle en traversant un découvert. Le capitaine Mezzasalma s'est porté à son secours et ça s'est malheureusement mal passé pour lui aussi. Des gars de la « 4 », mon ancienne compagnie. Nous étions tous rassemblés, tout à l'heure, autour de la DZ (zone d'atterrisage). Le cœur lourd et l'œil mouillé, nous venons de leur dire adieu. Je n'oublierai ni leurs visages ni l'image des drapeaux français recouvrant leurs cercueils et disparaissant dans l'hélico. Avant de grimper plein ouest, vers Bagram, le pilote leur a rendu un dernier hommage en faisant une passe à très basse altitude au-dessus de la FOB. Un beau geste de sa part, qu'ils méritent bien. Adieu !

13 septembre. Infiltration de nuit. Nous avons quitté la FOB vers 22 heures. Nuit totale, et toujours ce ciel exceptionnel, grêlé de ces milliards d'étoiles que nous ne voyons jamais en France. Pas un bruit. Tout le monde murmure, glisse dans le noir. Jusqu'au moment d'embarquer et de mettre en route les moteurs des VAB (véhicules de transport de troupes blindés). En quelques secondes, l'ambiance change du tout au tout : on bascule dans le vacarme et l'excitation ! Le bruit des marchepieds métalliques pour grimper dans les VAB, des culasses, les unes après les autres, quand les gars arment leurs Famas, les chefs de groupe qui poussent leurs mecs : «Allez les gars, on embarque, on embarque!»

Je commençais à remonter le petit talus qui sépare le wadi de la vallée. Je venais de relever la tête pour voir à quoi ressemblait le terrain devant nous, et là, «clac !», mon OB (système de vision nocturne) s'est éteint ! Je me suis retrouvé dans le noir complet, le plus absolu, totalement aveugle, avec devant moi E. et VDB qui attendaient mes instructions et, derrière, toute la compagnie ! J'ai immédiatement prévenu les gars du groupe. J'étais en « mode panique ». J'ai dû leur dire un truc du genre : «P....n les gars, c'est la m...e! Je ne vois plus rien, monOB est mort, faut me filer un coup de main.» Je ne sais pas si, à ce moment-là, ils ont pris la mesure de la galère dans laquelle j'étais, dans laquelle nous étions. J'étais le seul à avoir clairement le topo et l'itinéraire dans la tête, et il y avait derrière nous toute la compagnie qui se serait rapidement mise à nous pousser si nous ralentissions. Il fallait que je réagisse vite, très vite. Je continuais à avancer, à tâtons, la main droite en avant pour ne pas me manger un obstacle. Il faut s'imaginer cette longue colonne de 80 gars progressant dans la nuit, de manière presque mécanique, dans une zone qui n'a rien à voir avec Disneyland ! Ma décision était prise : j'allais me débrouiller avec mon groupe, comme si de rien n'était. Cinq mètres. Dix mètres. Quinze mètres. Et toujours rien. Les cinq dernières minutes furent les plus longues de mon existence ! Et puis, enfin, nous avons fini par tomber sur cette piste invisible. Un soulagement immense, la fin du tunnel, la terre qui se remet à tourner rond. Un sentiment de fierté, aussi, d'avoir assumé cette confusion, de ne m'être pas trompé dans mes choix.

19 septembre. Élections. Les élections législatives afghanes ont eu lieu hier. Evidemment, ils en ont parlé à la télé en France. Pour les journalistes, ces élections sont un succès. S'ils le disent ! Peut-être est-ce vrai à l'échelle de l'Afghanistan, à l'échelle de l'histoire du pays, de ces dernières années tout du moins. Mais nous, isolés du monde depuis quatre mois, nous avons une vision complètement différente des choses. Aucun votant à Alasay, quelques dizaines seulement à Tagab ! Mais comment la population aurait-elle pu aller voter ? Les insurgés se sont déchaînés toute la journée. Rares sont ceux qui sont prêts à mourir pour un bulletin de vote.

25 septembre. Marché de Tagab. Je rappelle aux gars qu'il n'y a pas de petite mission. Que même au marché les risques sont réels. L'adjudant nous rappelait d'ailleurs hier soir les indices permettant de détecter un suicide bomber: une petite tête sur un gros corps, à cause de la ceinture d'explosifs ; la «bouteille d'Orangina», comme disent les gars. Tout ça n'a rien de virtuel : nous gardons tous en mémoire le cas de cet insurgé abattu la semaine dernière en plein marché avec sur lui 14 kilos d'explosif!

9 octobre. Dans un mois, le départ! Avec le départ qui approche, nous regardons la vallée différemment. Chacun fait un peu son bilan. Et je me rends compte que je n'ai pas encore vu un seul insurgé, il est même probable que je n'en voie pas avant mon départ. Et pourtant, je les ai croisés tous les jours ! Soit ils n'étaient pas loin, tapis dans la zone verte, à quelques dizaines de mètres de nous, prêts à nous défoncer. C'est sûr, ils sont plus d'un à m'avoir regardé droit dans les yeux sans que je le sache. Je sais aussi, sans hésiter, que les insurgés sont mes ennemis. Pour tout ce qu'ils nous ont fait, pour ce qu'ils ont fait à ceux qui nous ont précédés et pour ce qu'ils feront à ceux qui nous succéderont ! Pour ce qu'ils sont capables de nous faire en France. Pourtant, je l'admets, je pourrais adopter certaines de leurs stratégies si j'étais à leur place. Mais rien ne justifie, sinon, le pire fanatisme aveugle ou la plus immonde saloperie, de recourir à certaines méthodes comme l'utilisation des enfants.

6 novembre. Remise des médailles ISAF. Je n'ai ressenti aucune émotion particulière, franchement. Je ne suis pas venu ici pour une médaille. Je suis venu parce que j'en ai reçu l'ordre. Parce que c'est mon travail. Parce que la solde, presque trois fois supérieure à celle que je perçois en France, va nous permettre de réaliser des projets. Parce que je savais qu'avec cette mission j'allais être, pendant six mois, au cœur de mon métier de militaire. Parce que je savais que j'allais me confronter au combat, connaître les giclées d'adrénaline, la peur aussi.

10 novembre. Dans l'avion. Nous avons quitté Tagab hier soir vers 23 heures. Dans une quinzaine de jours, tout le monde sera rentré à Fréjus. Le colonel de Mesmay est venu nous saluer dans la nuit. A partir de ce moment, j'ai eu l'impression de rejouer le même scénario qu'il y a six mois, mais à l'envers. Alors que l'hélico prenait de l'altitude et s'éloignait de Tagab, je pouvais voir, à travers la rampe toujours entrouverte, disparaître les quelques rares lumières de la vallée avant que le voile noir de la nuit ne les engloutisse. Tomber de rideau sur la mission. Tagab, c'est fini.

15 novembre. Fréjus. Nous sommes arrivés au régiment hier matin, vers 6 heures. Le lieutenant-colonel Dazat était là pour nous accueillir. Pas de grande cérémonie, mais son émotion, du haut des marches de l'ordinaire, était visible. Drôle d'impression, ce matin. Pour l'instant, tout me paraît tellement normal... Mais je suis conscient que l'atterrissage peut prendre un peu de temps. D'ailleurs, les psys nous ont mis en garde : le moment le plus dur arrivera trois mois environ après le retour. A peine la voiture de Jenny garée, les filles se sont précipitées vers moi. J'ai laissé mes sacs tomber par terre et j'ai couru vers elles, les bras grands écartés... En une fraction de seconde, Jenny et les enfants ont fait voler en éclats la carapace de soldat dans laquelle je m'étais barricadé depuis des mois. Je me retrouvais nu, mon corps et mon esprit réclamaient des bisous, des câlins, de la tendresse et de l'amour. J'ai englouti Melissa et Alycia dans mes bras et les ai arrachées du sol. Je les écrasais contre moi et, à travers leurs cheveux et mes yeux embués de larmes, je voyais Jenny et Aaron s'avancer vers moi. Je ne pouvais plus m'empêcher de rire, de les embrasser, d'embrasser Jenny aux yeux pleins de larmes de bonheur.»

«Journal d'un soldat français en Afghanistan»
Du Sergent Christophe Tran Van Can avec Nicolas Mingasson.
Edition Plon/Le Figaro Magazine.
Ne te demandes pas ce que les Troupes de Marine peuvent faire pour toi, mais ce que tu peux faire pour les Troupes de Marine.

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