Décès de Pierre Schoendoerffer

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Décès de Pierre Schoendoerffer

Message par Rédacteur » 14 mars 2012, 09:57

http://www.lepoint.fr/societe/pierre-sc ... 010_23.php
Le Point.fr - Jérôme Béglé -14/03/2012 à 08:06
Pierre Schoendoerffer, mort d'une légende
Diên Biên Phu vient de faire sa dernière victime. À 24 ans, le caporal-chef Pierre Schoendoerffer avait miraculeusement survécu à la guerre d'Indochine. Cinquante ans plus tard, il vient de rendre les armes. Sa vie se confond avec les pages d'un livre d'histoire.

L'histoire littéraire, d'abord. "La 317e section", roman largement autobiographique, révélera en 1963 ce que fut l'enfer de l'Indochine, où il servit comme cameraman au Service cinématographique des armées. Six ans plus tard, L'Adieu au roi décrochera un prix Interallié, et Le crabe tambour le grand prix du roman de l'Académie française en 1976.
Oscars

L'histoire journalistique ensuite. Schoendoerffer aurait pu être le fils de Joseph Kessel et d'Albert Londres. En Indochine, il filme les horreurs et les misères des combats, au Maroc, puis pendant la guerre d'Algérie, il est des deux côtés des barricades, avant de revenir au Vietnam pour se mêler aux GI américains, et plus tard en Afghanistan. À chaque fois, les sans-grade, les hommes de troupe l'intéressent plus que les officiers galonnés.

L'histoire cinématographique également. Schoendoerffer fait partie du club très fermé des Français oscarisés. En 1965, son documentaire La section Anderson est couronné par Hollywood. En 1978, Le crabe tambour décroche trois césars. Plus ou moins directement, Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now et Oliver Stone dans Platoon feront référence à leur cousin français, dont ils reconnaissent la maestria. Viendra ensuite (en 1982) L'honneur d'un capitaine, inspiré de la guerre d'Algérie avec Jacques Perrin, Nicole Garcia, Georges Wilson, Charles Denner et Claude Jade.
"Homme libre"

Politiquement, Schoendoerffer fut souvent pris entre deux feux. La gauche lui reprochera d'avoir combattu pour maintenir "l'empire français", tandis que la droite le trouvera un peu trop cosmopolite. Il en souffrit silencieusement, maugréant de temps à autre dans sa maison du pays bigouden, où il passait le plus clair de son temps. Très tôt, ce natif de Chamalières, terre d'élection de Valéry Giscard d'Estaing dans le Puy-de-Dôme, fut fasciné par la mer, son immensité et sa férocité.

Il fit sien ce vers de Charles Baudelaire : "Homme libre, toujours tu chériras la mer." Pour le tournage du Crabe tambour, il embarqua toute l'équipe du film à bord d'un bateau de la marine française qui croisa sept semaines durant dans l'Atlantique nord. Pierre Schoendoerffer est le père du cinéaste Frédéric Schoendoerffer, à qui l'on doit notamment le film Scènes de crime et la série Braquo, et l'oncle du reporter-photographe Patrick Chauvel.

http://next.liberation.fr/culture/01012 ... r-est-mort
AFP - 14 mars 2012
Le cinéaste et romancier Pierre Schoendoerffer est mort
Le cinéaste et romancier Pierre Schoendoerffer est mort ce mercredi matin à l'âge de 83 ans des suites d'une opération à l'hôpital Percy à Clamart (Hauts-de-Seine), a annoncé sa famille, confirmant une information du Figaro.fr.

Auteur de nombreux romans et films, Pierre Schoendoerffer est notamment le réalisateur de la 317e Section (1965) et de Dien Bien Phu (1992), bataille à laquelle il a participé en 1954.

Le réalisateur s’était fait le témoin scrupuleux de la grandeur et de la misère des combattants, monde qu’il avait bien connu.

Son film de fiction la 317e Section reste un des meilleurs témoignages sur la guerre d’Indochine, tandis que la Section Anderson, tourné deux ans plus tard, recevait l’Oscar du meilleur film documentaire.

Né en 1928 à Chamalières (Puy-de-Dôme), pensionnaire pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’enthousiasme à la lecture de Fortune carrée, de Joseph Kessel, un de ses «maîtres à lire» avec Joseph Conrad, et rêve d’être marin.

A 19 ans, il embarque comme matelot sur un caboteur suédois et passe dix-huit mois dans la Baltique et en mer du Nord. Il s’engage en 1952 au service cinématographique des armées, où il fait ses débuts de caméraman en Indochine. Remplaçant à sa demande un camarade tué, il filme pendant trois ans les atrocités de la guerre, est fait prisonnier par le Viêt Minh à Dien Bien Phu (1954) et passe quatre mois en captivité.

Démobilisé, il décide de rayonner dans la région, comme correspondant de guerre pour le magazine Life. Il rencontre à Hongkong Joseph Kessel, dont il adaptera le roman la Passe du diable à l’écran, en 1958.

Du Vietnam à l’Algérie, il est sur tous les fronts, menant une triple carrière d’écrivain, de grand reporter (Paris-Match, ORTF) et de cinéaste.

Après le succès de la 317e Section et de la Section Anderson, dont il est l’auteur et le réalisateur, Pierre Schoendoerffer écrit et adapte à l’écran le Crabe tambour (1977, Grand Prix du roman de l’Académie française), puis l’Honneur d’un capitaine (1982). Le cinéaste y peint à nouveau des soldats luttant pour l’honneur, sans illusions sur l’issue du combat. Avec Dien Bien Phu, il réalise une puissante fresque guerrière doublée d’une méditation sur les sacrifices inutiles.

Membre fondateur des César, Pierre Schoendoerffer était vice-président de l’Académie des Beaux-Arts. Il était père de trois enfants, dont le cinéaste Frédéric Schoendoerffer.
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Re: Décès de Pierre Schoendoerffer

Message par paps » 14 mars 2012, 19:19

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Re: Décès de Pierre Schoendoerffer

Message par Rédacteur » 16 mars 2012, 14:43

http://www.marianne2.fr/blogsecretdefen ... _a544.html
Pierre Schoendoerffer est parti pour "Là-haut"
L'auteur et réalisateur du "Crabe-Tambour" est mort à l'âge de 83 ans.
On apprend la mort de Pierre Schoendoerffer, à l'âge de 83 ans, à l'hopital militaire de Percy. On le savait, depuis quelques jours, gravement malade.

Cinéaste et romancier, Pierre Schoendoerffer (1) est le témoin d'une époque, celle de la fin des guerres coloniales. Ses ouevres ont profondément marqué l'imaginaire de toute une génération, au risque de la diviser entre les inconditionnels de la 317 ème section et ceux du Crabe-tambour. On se gardera d'oublier son oeuvre de journaliste de télévision, absolument remarquable, comme en témoigne "la section Anderson". Un livre vient de paraître, qui lui est entièrement consacré, sous la plume de Bénédicte Chéron (CNRS-Editions).

Voici le portrait de lui que j'avais publié en 2004, dans Libération à l'occasion de la sortie de son dernier film, "Là-haut".

"Pierre Schoendoerffer n'est jamais revenu de Dien Bien Phu. Un demi-siècle après la bataille, l'auteur de la 317e Section et du Crabe Tambour n'aimera pas cette phrase. S'il la lit, il la trouvera irrespectueuse, non pour lui-même certes, mais pour tous les soldats français morts dans la cuvette et les camps vietminh. Et dont, lui, le caporal-chef cameraman a réchappé. Pourtant, il n'est jamais rentré d'Indo. Ses romans, ses films, ses documentaires, son univers le retiennent quelque part dans la boue entre les points d'appui «Eliane» et «Béatrice». Il avait alors 26 ans.
A 76 ans, il sort son dernier film, Là-haut. Encore une histoire où il est question de soldat, d'honneur et d'Indochine. Un film en forme de testament, «qui boucle la boucle», dit-il, et qui ne convaincra que les aficionados . C'est une histoire qui ressemble aux livres de Jean Lartéguy ­ que d'ailleurs plus personne ne lit. Les fidèles iront voir Là-haut par nostalgie, les autres préféreront Monica Bellucci et Vincent Cassel en Agents secrets. Un film de Frédéric, fils de Pierre.
Pierre, fils de Georges. Le protestant Schoendoerffer aimera peut-être ces mots, car ils pourraient lui rappeler les longues généalogies de la Bible. Sa famille compte dans ses rangs des pasteurs, des musiciens, des architectes. Ce sont des protestants d'Alsace qui ont quitté leur province en 1871 pour ne pas devenir allemands. De la graine de solides patriotes. Ses parents se rencontrent en 1919 à Strasbourg, lors de la cérémonie marquant le retour de l'Alsace à la France. «ça oblige», note-t-il sobrement. Au hasard de la carrière d'ingénieur de son père, Pierre naît dans le Puy-de-Dôme, à Chamalières. Il aura une enfance itinérante, avec comme point de repère la maison familiale au pied du col de la Schlucht. Beaucoup de difficultés scolaires. «J'étais lent et attardé. Dyslexique, en réalité. Je n'ai toujours aucune orthographe, ce qui fait que je renâcle à écrire la moindre lettre», confesse-t-il.
Pensionnaire au lycée technique d'Annecy pendant la guerre, il lit Fortune carrée de Joseph Kessel. Le livre le sort de sa déprime, en lui indiquant le chemin de «la vraie vie». Tout à son rêve de devenir marin, lui qui n'a jamais vu la mer, il embarque sur un chalutier à voile. Après guerre, il réussit ensuite à se faire embaucher comme matelot sur un cargo suédois et fait du cabotage dans la Baltique et la mer du Nord. «Un soir, je rêvassais à la barre. Je me suis dit que j'avais envie de raconter des histoires. Vu mon niveau scolaire, l'écriture était exclue et j'ai décidé de faire du cinéma.» Retour en France : le bachot, le service militaire dans l'infanterie alpine (Schoendoerffer aime préciser ce genre de choses), puis il va se cogner à toutes les portes en essayant d'entrer dans le cinéma. Finalement, l'une d'entre elles s'ouvre : celle du Service cinématographique des armées (SCA). En 1951, il s'engage pour apprendre son métier.
ça a marché. L'homme, qui nous reçoit cinquante-trois plus ans tard dans son appartement des beaux quartiers de Paris, a réussi. Cinéaste et romancier, il crée en double commande. De la même histoire, il écrit un livre puis réalise un film. Cela rythme deux temps de son existence : la solitude de l'écriture puis la bande du cinéma. «Quand je fais un film, je suis capitaine», avoue l'ancien matelot. Tout a commencé avec la 317e Section, un récit à hauteur de fantassins au Laos. Ses acteurs fétiches, Jacques Perrin et Bruno Cremer, sont déjà là. Le Nouvel Obs' parle alors de «chef-d'oeuvre». Schoendoerffer récidive avec le Crabe Tambour, une histoire de marins digne de Conrad ou de Kipling. On se souvient de l'escorteur Jauréguiberry filmé dans la tempête par Raoul Coutard le chef op' de la Nouvelle vague .
Le Crabe tambour est inspiré d'un personnage réel, Pierre Guillaume. Cet officier de marine prit part au putsch des généraux en 1961 et finira sa vie comme chroniqueur à Radio Courtoisie. Les soldats perdus des guerres coloniales font fantasmer l'extrême droite. Celle-ci n'a eu de cesse de récupérer le réalisateur de l'Honneur d'un capitaine. «Ils essaient de me mettre sur le dos un sac qui n'est pas le mien», dit-il. Schoendoerffer n'est pas d'extrême droite. De droite, sans l'ombre d'un doute, même si cela ne l'intéresse guère. A peine reconnaît-il, à propos de l'Algérie, qu'il aimait bien «ces petits drapeaux français flottant sur le djebel». Lecteur de Pascal, ses interrogations sont d'abord spirituelles. Dans son village du Finistère, ce parpaillot va à la messe. Sans doute à la recherche d'un recteur breton qui ressemblerait à Jacques Dufilho.
Schoendoerffer est aujourd'hui un vieux monsieur, toujours un peu timide. Le cheveu en bataille, les mains légèrement tremblantes, il fume ses cigarettes blondes à la chaîne et, s'il boit désormais de la bière sans alcool, c'est sans doute qu'il a jadis beaucoup trop fréquenté les spiritueux. «Pat», son épouse depuis 46 ans, veille soigneusement sur lui. Patricia, fille de Jean Chauvel, ambassadeur à Londres, soeur de Jean-François Chauvel, le grand reporter des années 60, lui-même père de Patrick, actuel photoreporter. On touche là au troisième univers de Schoendoerffer, le journalisme. Photographe pour Life et Match au Vietnam, puis participant à l'aventure de Cinq colonnes à la une. Pour la télé, Lazareff lui demande de retourner au Vietnam. En 1966, il partage la vie de militaires américains. Ce qui l'intéresse n'est pas de «ramasser une somme d'anecdotes, mais d'accéder au mystère de la condition humaine». Sa méthode : l'imprégnation. Les premiers jours, il tourne sans pellicule, pour laisser le temps aux hommes de s'habituer à sa présence. Il filme les visages, ne réalise aucune interview, rend compte des accrochages comme Fabrice à Waterloo. Le film la Section Anderson est immédiatement diffusé aux Etats-Unis.
Son intégration chez les GI avait été facilitée par son passé d'ancien de l'Indo. Il y était arrivé au printemps 1952, caméra militaire au poing. Le 18 mars 1954, il saute sur Dien Bien Phu pour remplacer un collègue qui vient de perdre une jambe. Il filme la bataille et la chute du camp retranché. Fait prisonnier par les troupes du général Giap, il réchappe de quatre mois de camp, où le cinéaste soviétique Roman Karmen ­ qui reconstitue la bataille pour la propagande communiste ­ demande à rencontrer son homologue de l'armée française. Libéré à l'automne 1954, Schoendoerffer entame un tour du monde. A Hongkong, il fume de l'opium avec... Joseph Kessel. La première boucle était bouclée. La plus grande commençait. Pour Pierre Schoendoerffer, elle s'achèvera Là-haut.

(1) Selon la famille, le nom se prononce «Cheunedeurfère».

Pierre Schoendoerffer en 8 dates
1928- Naissance à Chamalières (Puy-de-Dôme).
1951- S'engage au Service cinématographique des armées.
1954- Saute sur Dien Bien Phu, où il sera fait prisonnier.
1963-64- La 317e Section. Le livre, puis le film.
1966- La Section Anderson.
1976- Le Crabe Tambour. Le livre et le film.
1981- Là-haut, le livre.
1992- Dien Bien Phu. Le film.
Mercredi 14 Mars 2012 - Jean-Dominique Merchet
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Re: Décès de Pierre Schoendoerffer

Message par Rédacteur » 16 mars 2012, 14:44

http://www.marianne2.fr/blogsecretdefen ... _a545.html
"Schoendoerffer a comblé des vides de la mémoire nationale"
Un entretien avec l'historienne Bénédicte Chéron, qui vient de lui consacrer un livre.
La jeune historienne Bénédicte Chéron a publié, fin février, un livre, tiré de sa thèse sur le cinéma de Pierre Schoendoerffer : "Pierre Schoendoerffer", CNRS Editions (292 pages, 27 euros). Chercheuse à l'Irsem, l'institut de recherches stratégiques de l'Ecole militaire, elle a bien voulu répondre à nos questions.

Qui était Schoendoerffer ? Un cinéaste ? Un romancier ? Un reporter ?

Pierre Schoendoerffer est d’abord, me semble-t-il, un aventurier, au sens le plus noble du terme. Adolescent, il avait le goût du grand large, s’est embarqué sur un cargo pour voir le vaste monde. Mais il avait aussi, au fond de lui, ce besoin de créer quelque chose, d’inventer, de raconter, né à la lecture de Fortune Carrée de Joseph Kessel, sous l’Occupation. Humble, il ne pouvais s’imaginer écrivain. Il a alors décidé de faire du cinéma et est parti en Indochine, pendant la guerre, comme cameraman des armées. Il a donc été reporter, et a continué dans cette voix quelques années après la fin du conflit indochinois. Puis le cinéma, grâce à Joseph Kessel, l’a rattrapé et happé définitivement. Sa première grande œuvre personnel est La 317e Section (1964) et c’est grâce à elle qu’il devient aussi écrivain : le scénario ayant été d’abord refusé par le producteur Georges de Beauregard, il en fait un livre, sous le même titre. Pierre Schoendoerffer est donc bien reporter, romancier et cinéaste. Comme il aimait à dire, il était « esclave » quand il était reporter, « roi » lorsqu’il réalisait un film et « Dieu » quand il écrivait un roman : « Quand on écrit un roman, on est Dieu le Père, parce qu’on crée le destin, on dit : “Celui-là va aimer, celui-là ne pas aimer, ce sera elle qu’il aime”… Vous faites le destin, vous êtes Dieu. Quand vous faites un film, vous êtes roi, parce que le destin est déjà là : il y a un scénario et vous ne pouvez pas vous égarer. Mais vous avez quand même le pouvoir régalien de glorifier certains des personnages et de minimiser d’autres. Et quand vous êtes un documentariste vous êtes un humble esclave qui marche derrière et ramasse les traces qu’ils ont laissées derrière eux. J’aime bien être Dieu, j’aime bien être roi, et j’aime bien être esclave à l’occasion… » (entretien personnel avec Pierre Schoendoerffer, 26 février 2007). La spécificité de cette œuvre est de créer des aller-retour permanents entre ses reportages, ses films et ses romans : les personnages vont des uns aux autres ; interprétés par des acteurs fidèles (Jacques Perrin, Bruno Crémer…), ils deviennent des héros qui traversent le grand récit « schoendoerfferien ».

Que dit son oeuvre de l'histoire récente de notre pays ?

Son œuvre témoigne du chaos d’une période qui demeure un trou béant de la mémoire nationale. La guerre d’Algérie continue d’être une blessure ouverte, un sujet brûlant sur lequel les mémoires écorchées vives ne cessent de revenir et la commémoration, ces jours-ci, des 50 ans des Accords d’Evian témoigne encore de la difficulté à aborder ce sujet paisiblement même si les choses évoluent doucement. La guerre d’Indochine quant à elle est tombée dans les oubliettes de l’histoire, prise en étau entre les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale et ceux de la guerre d’Algérie. Pierre Schoendoerffer, lui, tisse un fil, de la Libération en 1945 jusqu’à l’après-décolonisation. Il récapitule une période, une histoire. Il met de la continuité là où il y a eu rupture, il tente de réunir ce qui a été divisé. Il ne prétend pas tout dire, ni faire œuvre d’historien, mais bien témoigner par la fiction et la création, et rendre sa part de reconnaissance à une génération de militaires et de jeunes officiers prise dans le chaos de cette décolonisation, sur les épaules de qui ont pesé des choix politiques tragiques et définitifs. Il aussi perpétué la grande tradition du récit d’aventure et du lointain, très présente en France dans l’entre-deux guerres avec les romans de Pierre Benoît ou Joseph Peyré, et tombée en désuétude ensuite. Il a su faire vivre cette aventure au cinéma et Le Crabe-Tambour en est sans doute le meilleur exemple.

Quelle influence a-t-il eu sur l'imaginaire militaire ?

Pierre Schoendoerffer est un des rares auteurs et cinéastes à créer une œuvre cohérente, durable et de qualité dont les personnages sont systématiquement des militaires on d’anciens militaires, des aventuriers et des combattants. Plus spécialement, il met en scène des lieutenants et des capitaines. Il fait d’eux des héros, au sens antique et médiéval du terme. Des héros capables de souffrance et d’hésitations, des héros confrontés à des situations tragiques. Il permet donc à un imaginaire militaire d’émerger et de durer. Ses films ont incontestablement marqué des générations de jeunes hommes qui ont voulu devenir officiers à leur tour. Pour beaucoup d’entre eux, être lieutenant, c’est suivre le lieutenant Torrens de La 317e section. Pour les anciens combattants, l’œuvre de Pierre Schoendoerffer est un réconfort : il leur rend leur histoire et témoigne de ce qu’ils ont vécu. Parfois, les images de La 317e Section remplacent dans leur mémoire leurs propres souvenirs de la guerre d’Indochine, tellement leur force les rend véridiques. Certains d’entre eux n’ont pas été tendre avec le cinéaste au moment de la sortie de Dien Bien Phu (1992), s’estimant trahis par un film tourné avec les Vietnamiens, au Vietnam, et ne montrant pas suffisamment le contexte politique et stratégique de la bataille. Mais malgré ces anicroches, le lien est demeuré indéfectible avec celui qu’il considère comme l’un des leurs parce que lui aussi a connu la guerre, les blessures, les souffrances du combat, le risque de la mort et, après Dien Bien Phu, la captivité dans les camps viet-minh.

A qui peut on le comparer, en France et à l'étranger ?

Il est difficile de comparer Schoendoerffer à d’autres cinéastes français. Claude Bernard-Aubert a lui aussi réalisé des films sur la guerre d’Indochine(Patrouille de choc en 1957, Le Facteur s’en va-t-en guerre en 1966 et Charlie Bravo en 1980), après y avoir été reporter ; mais ces trois films ne sont pas entrés dans la postérité. Florent Emilio Siri, en réalisant L’Ennemi intime (2006) sur la guerre d’Algérie, a revendiqué l’héritage « schoendoerfferien » mais Pierre Schoendoerffer lui-même n’a rien dit de ce film et le spectateur n’y retrouve pas forcément de liens évidents avec son œuvre. En revanche, notamment au moment de la sortie de La 317e section, Pierre Schoendoerffer a beaucoup été comparé avec Samuel Fuller, Anthony Mann, et Raoul Walsh. Mais Pierre Schoendoerffer demeure relativement isolé dans le paysage du cinéma de guerre, essentiellement américain, friand de films à grand spectacle et effets spéciaux, même si dans Apocalypse Now on retrouve des traces du roman de Schoendoerffer, L’Adieu au roi.

Que restera- t-il de lui ?

Il laisse d’abord le témoignage de son propre parcours, et pour tous ceux qui l’ont connu, d’un homme d’une rare élégance morale, loyal, fidèle et soucieux de la vérité. Il a marqué le cinéma par sa manière de pratiquer son art, de fabriquer des films, avec l’humilité de l’artisan, réunissant autour des lui des hommes de qualité, comme Raoul Coutard (son chef-opérateur) Jacques Perrin, Jacques Dufilho, Bruno Crémer, Claude Rich… Il a su transmettre par ses films ce que fut la période chaotique de la décolonisation, il a comblé, par la fiction donc sans prétendre à la vérité historique, des vides de la mémoire nationale. Ses films et ses livres, enfin, couronnés par de nombreux prix, permettront aux générations à venir de s’approprier cet imaginaire si riche et original.

Mercredi 14 Mars 2012 - Jean-Dominique Merchet
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Re: Décès de Pierre Schoendoerffer

Message par Rédacteur » 16 mars 2012, 14:48

http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-p ... 925_53.php
Éric Deroo : "Schoendoerffer était un soldat-réalisateur, un oiseau rare !"
Le Point.fr - Publié le 16/03/2012 à 10:53 - Jean Guisnel
Le romancier-réalisateur Pierre Schoendoerffer, décédé mercredi à l'âge de 83 ans, recevra, lundi à 10 heures, un solennel hommage aux Invalides, présidé par le ministre de la Défense Gérard Longuet. Ce cinéaste à part, apprécié comme aucun autre dans les armées, a réalisé des films mythiques renvoyant à de nombreux militaires l'image qu'ils avaient d'eux-mêmes et de leurs propres déchirures. Il restera le cinéaste de la décolonisation, qui avait su mieux que personne représenter les affres de la défaite en transformant les vaincus en héros. Pour parler de lui, nous avons rencontré Éric Deroo, réalisateur et écrivain familier des armées, de l'Asie et de l'histoire coloniale de la France, qui a bien connu Pierre Schoendoerffer.

Le Point.fr : Quels souvenirs conserverez-vous de cet homme et de son oeuvre ?

Éric Deroo : Ce qui restera pour moi emblématique, ce sont les images qu'il avait tournées à Diện Biên Phu quand il était reporter pour le service cinématographique des armées, alors qu'il n'avait que 24 ans. Certaines sont exceptionnelles, comme ce plan à contre-jour de parachutistes vietnamiens portant une civière. Ce sont des images du début de la bataille, puisque, ensuite, il ne pourra plus faire sortir ses films, aujourd'hui perdus. Ces images ont fait le tour du monde et sont devenues emblématiques de Diện Biên Phu. Pierre Schoendoerffer était d'abord un reporter et surtout un cadreur de tout premier plan, un vrai technicien de l'image. J'avais organisé en 2003 un colloque sur lui au musée de l'Armée (Pierre Schoendoerffer, une image de l'Indochine) et avais fait ressortir ses toutes premières images de l'ECPA. Elles ne sont pas encore très bonnes, ce sont celles d'un jeune cameraman qui s'affirme sur le terrain en effectuant son premier reportage en suivant le prince Sihanouk du Cambodge.

Après l'Indochine, Schoendoerffer sera d'abord un opérateur comme les autres. Puis il va entrer dans la fiction en écrivant un roman, La 317e section. Comment se passe cette évolution ?

Après avoir écrit ce livre, il va tenter d'en faire un film. Et va avoir le plus grand mal à trouver un producteur. Georges de Beauregard acceptera de financer ce film, en partie avec l'aide du roi Sihanouk que Schoendoerffer avait connu dix ans plus tôt. La boucle se bouclait... Ce passage à la fiction n'est pas le fait d'un intellectuel, dans le sens où l'on emploie ce mot en France. Il était assez renfermé, au point d'être parfois mutique. Ses références étaient dans les grandes signatures de voyage et d'aventure de sa jeunesse.

Où voulait-il conduire son public, avec la fiction ?

Il avait un besoin de transmettre quelque chose. Je peux me tromper, mais je crois qu'il se trouvait à la charnière de deux métiers. Il aimait la guerre, le combat. Il était un soldat. Et en même temps, il voulait témoigner sur la guerre. Sans jamais la dénoncer : il était français dans l'âme, hautement anti-communiste au point d'être rigide dans ses convictions. Ce qui lui importait, c'était de montrer la souffrance du guerrier. Il était fasciné par l'effort, par le danger, par la brutalité. Cela se ressent dans son écriture, sèche et courte. C'était un soldat-réalisateur, ce qui en fait un oiseau assez rare.

Après La 317e section (1965), il a réalisé La section Anderson puis, pour ne citer que ses oeuvres principales, Le crabe-tambour (1977), L'honneur d'un capitaine (1982), Diện Biên Phu (1992), Là-haut (2004). Où faut-il situer ces oeuvres dans l'histoire du cinéma ?

Ce qui fait la force de La 317e section, c'est qu'il la tourne pratiquement à chaud avec Raoul Coutard, lui aussi ancien d'Indochine, en noir et blanc, sans moyens. Jacques Perrin, qui incarne dans ce film le sous-lieutenant Torrens, m'a souvent raconté comment Schoendoerffer avait placé les comédiens pratiquement dans une situation de combat, avec une boule de riz par jour. Il reconstitue la guerre, dans la forme et dans le fond. Les films qu'il fera après sont des fictions qui n'ont pas, à mes yeux, la même valeur. Le crabe-tambour ou L'honneur d'un capitaine contiennent de très belles séquences. J'ai une prédilection particulière pour l'extraordinaire personnage de Jacques Dufilho dans Le crabe-tambour.

Vous n'évoquez pas le film Diện Biên Phu ?

Non. Je le trouve très mauvais. Il est anachronique sur le plan de la guerre, des situations, des personnages. Il contient pourtant de beaux plans dans Hanoï, bien meilleurs que ceux des combattants, à côté desquels il passe complètement. Par ses meilleurs films, il a construit une oeuvre à part, qu'on ne peut pas vraiment rapprocher d'une quelconque branche de l'histoire du cinéma. Même si je suis convaincu qu'il a été l'exemple de générations de reporters-cameramen. Et j'invite tout le monde à voir les images moins connues qu'il a tournées en Algérie pour Cinq colonnes à la une. Ses images sur les harkis sont remarquables. Il était un soldat, caméra au poing, appartenant à la mythologie de l'homme en armes.

Qui était-il, sur le plan personnel ?

C'était un homme d'excès... Il était extrêmement sympathique, et n'a jamais vraiment quitté l'ambiance du bar de l'escadrille. Dès que les copains étaient là, ça partait dans les clopes et les verres, avec tout un tas d'histoires. Il était tout sauf vulgaire, et se lançait dans des incantations poétiques comme un marin breton : la vie, la mort, les copains, les brumes du matin, tout ce pathos qu'on retrouve souvent chez d'anciens officiers.

Quelles étaient ses relations avec les armées ?

Excellentes. N'oubliez pas que La 317e section servait à l'instruction de jeunes officiers. C'est un film emblématique. Je me suis vu marcher dans la rue avec Jacques Perrin, interpellé par des vieux lui disant : "Merci, mon lieutenant, pour ce que vous avez fait en Indochine !" L'armée avait voulu l'honorer solennellement, et son épouse - qui le protégeait - avait refusé en expliquant que son mari, ce n'était pas un bidasse du cinéma aux armées. Mais quand Libération ou Les cahiers du cinéma avaient voulu lui rendre un hommage, elle avait également refusé en disant que son mari n'était pas un gauchiste !
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