Recrutement de 1871 à 1900

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Recrutement de 1871 à 1900

Message par Rédacteur » 20 déc. 2008, 23:41

Quelques précisions à apportre sur cette question ?

Recrutement des marsouins entre 1871 et la loi de juillet 1900.
A partir de 1871, les marsouins sont, pour majorité, issus du contingent ( Cf article de JC Jauffret, Revue historique des armées, n°1 année 2000, p 10 et suivantes).
D’où provenaient ces appelés versés d’office dans les troupes de marine ?
• Le recrutement étant régional à l’époque, uniquement en provenance des régions militaires dans lesquelles étaient d’implantées les unités en cause, c’est à dire autour des ports de guerre ? (Brest, Cherbourg, Rochefort et Toulon)
• Au hasard, dans une ou plusieurs régions militaires, selon les besoins ?
Ne te demandes pas ce que les Troupes de Marine peuvent faire pour toi, mais ce que tu peux faire pour les Troupes de Marine.

M.Roubeou
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Incorporation classe 1886

Message par M.Roubeou » 07 janv. 2009, 18:05

Bonjour à tous.
Le grand père de mon épouse a été incorporé le 4 janvier 1888 au 4me Régiment d'Infanterie de Marine à Toulon, au 3me bataillon pour être précis. Il était né à Vals les Bains (Ardèche) le 16/12/1886 et il résidait à Vals. Il a eu le numéro 9 au tirage au sort de l'arrondissement d'Aubenas Il dépendait du bureau de recrutement de Privas.
L'Ardèche n'est pas un département limitrophe à une étendue marine.
Il savait lire et écrire.
J'ai en ma possession son jounal qui décrit la traversée qu'il a effectué à bord de l'Orne pour aller faire son service à Cayenne, avec surveillance des bagnard durant la traversé en et des détails sur sa vie à Cayenne. A la fin de son "carnet" il a recopié une trentaine de chansons.
Possédant son livret militaire, j'ai retrouvé très facilement son parcours militaire.
Ayant moi même effectué mon service en Algérie dans les troupes coloniales, puis dans les troupes de marine, j'ai ainsi perpétué sans le vouloir, un petit peu de l'esprit de la coloniale.
Cordialement.

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Message par Mattle1 » 07 janv. 2009, 19:01

Bonjour, vous est-il possible de nous montrer une copie. Ce serait sympa.
"J'ai en ma possession son jounal qui décrit la traversée qu'il a effectué à bord de l'Orne". Cordialement :grin:

M.Roubeou
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Message par M.Roubeou » 07 janv. 2009, 19:58

Bonsoir,
Ne sachant comment "coller" un document word ou JPG dans le forum, j'ai fait une copier-coller des 4 premières pages de son récit pour ne pas surcharger le message.
Sur ce lien, il y a un autre récit d'une traversée sur l'Orne.
http://berhuy.free.fr/un-singulier-voya ... %20de%20la
Les similitudes sur les conditions du voyage sont fréquentes.
Cordialement.

-+-+-+-+-+-+-+-+-+-+-


DE TOULON à CAYENNE
Voyage effectué à bord du transport l’ORNE
Du 19 janvier au 24 février 1889

1re partie.

Samedi 19 janvier 1889

Il n’est que cinq heures du matin et déjà dans la cour de la caserne de l’Infanterie de Marine l’on voit venir se grouper vers la sortie de la caserne un grand nombre de soldats mal éveillés que le clairon vient d’arracher au sommeil dans lequel ces braves gens réparaient la fatigue et l’insomnie de quelques jours de permission. Chacun prenait sa place dans les rangs en donnant une dernière poignée de main à ses camarades que pour la plupart, ils ne reverraient pas tous, en exprimant le regret de ne pouvoir vider ensemble un dernier verre car à cette heure matinale la cantine était encore fermée. Enfin l’adjudant de semaine fait l’appel et comme il ne manque personne, le détachement se met en route pour aller à le caserne centrale du Mourillon se joindre à celui qu’elle fournit, les deux réunis doivent contenir environ deux cents hommes lesquels sous la conduite d’un adjudant, doivent prendre place sur l’ORNE à destination de la Guyane pour accompagner un convoi de six cents forçats que ce navire doit transporter à Cayenne. Après avoir reçu l’indemnité de route et le tabac nécessaire à la traversée, la colonne se met en route précédée de la musique qui par ses morceaux les plus entraînants essaye de ramener dans le cœur de nos soldats un peu de cette gaieté dont l’armée ne s’est jamais départie, mais que la perspective d’une longue séparation avec la "Mère patrie" avait momentanément chassée.

La distance qui sépare la caserne du chenal du Mourillon où doit avoir lieu l'embarquement est rapidement franchie, et bientôt nous prenons place sur le remorqueur "UTILE" que la direction du port a mis à notre disposition pour nous conduire jusqu'à l'ORNE qu'on aperçoit dans le milieu de la rade non loin du "BIEN HOA" lequel rentre de l'Indochine d'où il ramène cent condamnés annamites des deux sexes que l'ORNE attendait pour effectuer son départ. Lorsque tout le monde fut à bord, la musique joua la Marseillaise et se fut pendant que nous l'applaudissions chaleureusement que le remorqueur détacha ses amarres.

Peu de temps après l'UTILE venait accoster l'ORNE par tribord, et nous gravissions l'échelle suspendue à ses flancs. Arrivés sur le pont où nous sommes attendus par le maître d'équipage qui nous fait placer par groupes de dix hommes commandés par un chef de plat, ce qui correspond à une escouade, les numéros pairs formant la division de bâbord ou le côté gauche du navire, et les numéros impairs celle de tribord ou droite du bateau.

C'est pendant ce fractionnement que nous pouvons admirer la belle mâture de ce trois mâts qui mesure quatre vint quinze mètres de long sur douze mètres de large, et qui est placé au premier rang parmi le peu de voiliers qui restent dans la Marine Française.

Notre classement fini, nous sommes conduits dans la batterie basse pour y déposer nos sacs et c'est alors que nous nous rendons compte de l'aménagement des différentes parties de ce bateau qui remplit bien les conditions de sécurité qu'exige le service auquel il est affecté, chaque batterie possède quatre grandes cages appelées "bagnes" pouvant contenir de soixante à quatre vingt condamnés, ces cages sont formées d'énormes barreaux de fer dont la solidité ne laisse rien à désirer, elles ont chacune une porte munie de deux verrous avec serrures différentes.

Il est dix heures, nous remontons sur le pont où l'on commence à nous dire que nous ne sommes pas là pour fumer la cigarette mais pour aider au chargement des marchandises qui sont hissées au moyen de palans, ce que nous faisons d'assez mauvaise grâce car l'heure matinale à laquelle nous avons quitté la caserne ne nous a pas permis de prendre le café et nos estomacs de vingt ans protestent contre ce jeûne prolongé.

Enfin vers onze heures, l'officier de quart prononce la phrase traditionnelle "les tribordais à dîner" ce que nous entendons tous avec plaisir, c'est au milieu de ce brouhaha indescriptible que chacun cherche son chef de plat, puis sous la direction de ce dernier on descend au poste d'équipage où se trouvent alignés les plats d'après l'ordre numérique et au milieu desquels se promène d'un air sévère le quartier maître coq, armé de sa longue fourchette, ce dernier procède à la distribution du maigre repas consistant à un quartier de bœuf que traverse de part en part une broche de fer portant le numéro du plat dans lequel il est mis ainsi que deux cuillérées de bouillon. Le chef de plat prend le petit tonnelet contenant dix rations de vin, lequel est surmonté de deux pains, qu'il doit partager entre les dix hommes de son plat, et chacun cherche un endroit pour s'installer de façon à pouvoir déjeuner à son aise.

Une demi heure après, nous entendons l'officier de quart qui commande, de rapporter les plats et qui envoie ensuite les "bâbordais" à dîner; la même opération se produit puis tout le monde remonte sur le pont continuer à tirer sur la corde car nous n'avons pas moins de mille cinq cents tonneaux à hisser à bord, sans compter les caisses de toute grandeur contenant pianos, serrureries, marbres, etc. que l'ORNE doit déposer à Cayenne, soit à la Martinique. Ce qui nous a le plus intéressé, c'est le chargement des bœufs et des chevaux. Il fallait voir les mouvements désespérés que faisaient ces pauvres bêtes lorsqu'elles se sentaient enlever au moyen d'une large sous-ventrière en toile à une hauteur de vingt à vingt cinq pieds au dessus de l'eau; une fois sur le pont du navire, c'étaient des ruades et des sauts qui rendaient leur approche très dangereuse à ceux qui venaient les détacher.

Nous travaillons sans relâche jusqu'à cinq heures du soir, heure à laquelle il est commandé à la première bordée d'aller souper, c'est alors que nous pouvons apprécier l'excellente nourriture du bord, car on nous délivre à chaque plat environ cent grammes de fayots baignant dans deux litres d'eau chaude ayant un goût très prononcé de savon, puis comme le matin, deux pains et deux litres et demi de vin.

Il est fort heureux que l'on donne un quart de vin à chaque repas car une nourriture comme ça est peu fortifiante. Lorsque les deux bordées ont achevé leur frugal repas, elles ne tardent pas à être rappelées sur le pont par la sonnerie désignée dans la marine sous le nom de branle bas, il est fait alors un appel général dont on va rendre compte à l'officier de quart, ce denier commande ensuite de faire la prière, tout le monde se découvre et c'est au milieu du plus grand silence qu'elle est dite à haute voix par un timonier désigné pour cela, le bateau n'ayant pas d'aumônier. Une fois la prière terminée, le maître d'équipage règle le service et donne connaissance des punitions infligées pendant la journée, ensuite la bordée qui doit prendre le premier quart de nuit est désignée, pour que l'on procède à la distribution des hamacs qui sont donnés à raison d'un pour deux hommes, la moitié de l'équipage étant de quart pendant que l'autre se repose, car à bord des bateaux, il n'y a pas de repos, l'on travaille sans cesse la nuit comme le jour. A onze heures, la bordée de quart descend dans la batterie et fait un tapage infernal pour éveiller celle qui est couchée, et l'envoie sur le pont continuer la manœuvre pendant qu'elle-même va prendre sa place dans les hamacs pour dormir jusqu'à six heures du matin.

Dimanche 20 Janvier 1889

Le réveil sonne, aussitôt l'on entend les seconds maîtres et les quartiers maîtres qui parcourent la batterie en criant à tue tête "serrez les hamacs et vivement aux bastingages". Il est encore fait un appel général, puis la bordée désignée descend prendre le déjeuner qui consiste en un quart de café et quatre centilitres de "tafia" plus un biscuit dur comme le marbre. Voici donc avec les deux repas déjà signalés ce qui constitue la nourriture journalière à bord d'un bateau de l'Etat. Il est vrai qu'avec de l'argent l'on peut se procurer chez le pourvoyeur quelques denrées, mais à quel prix, en voici l'échantillon :

Denrées Prix en France A bord
1 boite de sardines 0,80 1,25
1 œuf 0,05 0,20
1 assiette de frites 0,15 0,40
1 vermouth 0,15 0,40
1 absinthe 0,20 0,50
1 bouteille de vin 0,60 1,25
1 bouteille de bière 0,50 1,50
(Nota : 1 franc = 13,50 francs de 1999)

Il faut cependant passer par ses mains car il n'y a pas de concurrents et c'est bien pour cela qu'il en profite. A huit heures, les couleurs sont arborées, dans la matinée nous recevons les cent forçats annamites qui sont arrivés l'avant veille par le BIEN HOA et dont les costumes nationaux nous font rire par leur coupe élégante qui rappelle celle d'un sac à farine, dans le nombre il y a quatre femmes que l'on ne distingue qu'à grand peine d'avec les hommes, on les enferme dans une petite cage à part où aussitôt arrivées, elles s'accroupissent sur leurs talons à la mode de leur pays et n'en bougent que pour s'étendre sur leur natte ou pour faire des grimaces à ceux d'entre nous qui leur adressent la parole, et auxquels elles répondent dans un langage aussi harmonieux que celui que font entendre les grenouilles dans un étang un jour de pluie

Pour mériter leur bonne grâce, c'est-à-dire un coup d'œil en coulisse, un sourire qui nous permet d'admirer leurs dents dont la blancheur fait songer à l'ébène, il suffit de leur donner une pincée de tabac qu'elles se mettent dans la bouche avec la désinvolture d'un vieux loup de mer. A peine les annamites étaient ils placés que nous voyons arriver les trois cents condamnés européens que les prisons centrales de France avaient envoyés au fort "Lamalgue" (fort situé sur une petite colline dans un faubourg de Toulon) où ils attendaient depuis quelques jours le moment d'embarquer.

Parmi tous ces hommes flétris par le vice, quelques uns cependant sont dignes de pitié, ce sont ceux que les conseils de guerre ont condamné car c'est souvent pour des fautes qui seraient considérées comme bien légères dans la vie civile, que dans le métier militaire l'on vous envoie aux travaux forcés.

Mais la majeure partie sont des dangereux criminels ce qui justifie bien les mesures de sécurité que le commandant a prises.

Devant chaque bagne est braqué une pièce de canon de quatorze chargée à mitraille auprès de laquelle un canonnier monte la garde jour et nuit, étoupille et tire feu en main prêt à faire feu, en plus de cela il est commandé chaque jour un piquet de quarante hommes et quatre caporaux pris dans le détachement pour fournir un factionnaire devant chaque bagne lequel a toujours l’arme chargée et doit faire feu au moindre signe de révolte.

Enfin le chargement est terminé, les échelles sont retirées, la dernière embarcation a été hissée sur les portemanteaux, et avec une exactitude militaire, vraiment militaire, l’ORNE sera prête à partir lorsque trois heures sonneront. Déjà le commandant est sur la passerelle pour donner un dernier coup d’œil aux préparatifs, et il ne tarde à commander "tout le monde sur le pont pour l’appareillage", un quart d’heure après il se penchait sur le porte voix correspondant à la machine, car l’ORNE possède aussi une petite machine de la force de cent quarante chevaux qui n'est guère utilisée que pour franchir les endroits difficiles tels que l'entrée et la sortie des rades ou pour lui donner un peu plus d'impulsion lorsqu'il y a calme plat ou vent debout et commandait "en avant, doucement". En effet, c'est à une allure si modérée que nous sortons de la rade que c'est à peine si l'on croit avancer, nous croisons le bateau faisant le service de Toulon à La Seyne sur lequel se trouvent un grand nombre de nos camarades qui vont passer leur dimanche dans cette localité et qui nous adressent un dernier adieu en agitant leur képi; nous ne tardons à passer à passer devant l'hôpital Saint Mandrier, puis nous traversons la passe, et nous voici en pleine mer. Aussitôt le bateau se couvre de voiles et nous filons rapidement sur Alger poussés par un bon vent arrière.

Nous sommes tous joyeux de faire cette traversée après laquelle on soupire si ardemment et qui doit nous conduire aux colonies, c'est-à-dire dans un pays où le service est bien moins pénible et moins ennuyeux qu'à Toulon mais cependant un bon nombre de ceux qui ont le sourire sur les lèvres ont la tristesse dans le cœur, car on a beau être jeune et folichon, ce n'est jamais sans quelques regrets que tout français voit s'éloigner de lui les rives de cette belle patrie où il abandonne, famille et amis, et qu'il n'a pas la certitude de revoir.

Cependant le vent qui soufflait modérément à notre départ augmente d'instant en instant, et le commandant du navire, qui est un homme très prudent, fait aussitôt avec juste raison, carguer les voiles des perroquets et des cacatois et descendre les mâts qui les supportent, car l'ORNE est un bateau très ancien et sa solidité n'est pas sans donner quelques inquiétudes surtout par une grosse mer, et beaucoup de gens compétant disaient que c'était probablement une de ses dernières traversées.
Nous ne tardons pas à ressentir les conséquences de ce grain, car moins de deux heures après notre départ de Toulon, la plupart des hommes étaient atteints du mal de mer, et les matelots qu'une grande habitude des traversées exemptaient de ce malaise, riaient de les voir se diriger à tour de rôle du côté de la poulaine (terme dans la marine par lequel on désigne les lieux d'aisances qui sont sur le pont à l'avant du navire) pour rejeter le peu de nourriture qu'ils avaient pris;

Il y en a même qui étaient si sérieusement indisposés qu'ils se couchaient au milieu du pont, et n'avaient plus le courage de bouger.

Le peu d'hommes qui n'étaient pas malades et qui pouvaient encore se tenir debout étaient obligés de se cramponner aux cordages car ceux qui ne prenaient pas cette précaution étaient sûrs lorsque arrivait la lame de passer de tribord à bâbord ou vice versa, en roulant à la façon d'une bille sur un billard.

Aussi lorsque sonnent les cinq heures, l'officier de quart à beau commander les tribordais à dîner, c'est à peine si une vingtaine d'hommes se rendent à son appel, il en est de même pour les bâbordais et les plats qu'hier nous trouvions si peu garnis, s'en retournent intacts à la cuisine, il n'en est pas de même des bidons de vin car les matelots qui se doutaient de la chose sont là qui rôdent autour des tables et ont soin de les vider avant que nous les remportions.

Ce mauvais temps dure toute la nuit, mais cela n'a rien d'étonnant car nous sommes dans le Golfe du Lion qui est réputé comme étant le plus mauvais passage de la Méditerranée; et c'est bercés par le roulis que nous nous endormons dans nos hamacs qui suivent les mouvements du navire.

Lundi 21 janvier 1889

Dés cinq heures du matin, le clairon vient nous tirer du sommeil agité pendant lequel notre imagination frappée par les événements de la veille, ne nous faisait entrevoir que tempêtes et naufrages, et c'est avec désappointement qu'une fois sur le pont, nous constatons que le temps n'a pas changé, aussi le déjeuner a-t-il le même sort que le souper, café et tafia s'engloutissent dans l'estomac des matelots, mais nous ne sommes pas les seuls qui soyons à plaindre, il y a aussi tous ces animaux, tels que bœufs, moutons et cochons qui roulent pêle-mêle sur le pont; parmi les bœufs on en trouve deux qui avaient été attachés à bâbord, qui ont rompu leurs amarres et sont passés à tribord, ces deux pauvres bêtes ont les jambes cassées et vont souffrir jusqu'à ce que le boucher du bord les assomme pour servir à la nourriture journalière.

Vers midi le vent se calme et après le souper que nous mangeons tous d'un bon appétit, nous montons tous sur le pont pour fumer notre cigarette, où malgré le froid qui est vif, un bon nombre d'entre nous se réunissent par groupes pour chanter un des vieux refrains qui se transmettent de classe en classe dans le régiment, et dont chaque soldat reconnaît l'utilité, l'ennemi est la fatigue qui l'assiège pendant les grandes étapes qu'il est obligé de faire.

Mardi 22 janvier 1889

Nous devons approcher d'Alger car avec le vent qu'il a fait l'ORNE a très bien marché. En effet, à une heure de l'après midi, la vigie placée dans les hunes (Plateforme qui se trouve placée au milieu et au ¾ de la hauteur des mâts) du mât de misaine (mât de l'avant) s'écrie "Terre".

Tout le monde se précipite à l'avant pour tâcher d'apercevoir cette terre que l'on vient d'annoncer, mais nous n'apercevons qu'une ligne noire masquant l'horizon et que nous aurions prise pour nuages si nous n'avions pas été avertis.

Une heure après nous commençons à distinguer parfaitement la côte et d’apercevoir les maisons de la ville d’Alger qui vues de loin ressemblent par leur disposition en gratin sur le flanc de la montagne, à une vaste carrière de pierres blanches, ce qui produit cet effet, c’est que les maisons arabes ayant très peu de fenêtres, ne paraissent à cette distance qu’une espèce de masse blanche, quant au quartier européen nous ne pouvons encore l’apercevoir car il est abrité dans un creux que forme la côte à cet endroit.

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Mattle1
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Message par Mattle1 » 08 janv. 2009, 09:42

Vous dites "Il savait lire et écrire. " C'est vraiment bien tourné.

M.Roubeou
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Message par M.Roubeou » 08 janv. 2009, 18:23

J'ai juste recopié la mention de son livret militaire.
Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est le peu de fautes d'orthographes qu'il y a dans ses cahiers. Il n'avait que le certificat d'études mais il était très observateur et plein d'humour dans ces paroles. Dans certaines passages de son texte ressort d'ailleurs un certain humour.
Il porte des jugements sur les gens de la Guyane, sur la vie là-bas qui sont toujours d'actualités.
Agriculteur, il n'était jamais sorti de son Ardèche natale.
J'ignore si je dois poursuivre le "copier-coller" du reste du texte.
Cordialement

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vert de rouge
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Message par vert de rouge » 08 janv. 2009, 20:55

M.Roubeou a écrit : J'ignore si je dois poursuivre le "copier-coller" du reste du texte.
Cordialement
Continue :smile: :smile:

On voit bien dans ce récit que les "hussards de la république" (instituteurs) savaient éduqués le petit peuple :D :D

Et de plus , c'est une infime partie de notre histoire TDM, dont tu fais parti.

J'ai hâte de lire la suite.
A force de reconnaître le beau, on finit par oublier que le laid existe.
Blaise Pascal.

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Message par M.Roubeou » 08 janv. 2009, 21:31

D'accord, voici une partie de la suite. Cela traduit aussi la vie des marins à bord, mais qui faisait faire les tâches rudes aux Marsouins.

-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-
Nous voici à l’entrée de la rade, le pavillon pour demander le pilote est hissé, et bientôt nous voyons son canot arriver, il nous accoste et saute prestement sur no-tre échelle qui avait été descendue à son intention.

Une fois sur le pont, il prend lui-même la direction du navire, et il en a toute la responsabilité pour nous conduire jusqu’à la bouée à laquelle nous devons nous amarrer.

Cette opération demande encore un certain temps, et il fait nuit complètement lorsqu’elle est terminée, ce qui ne nous permet pas de commencer le chargement des marchandises que nous devons prendre ici, mais par contre nous donne le temps d’admirer à loisir, tout en nous promenant sur le pont, le bel effet que produit la dis-position régulière de l’éclairage des maisons qui se trouvent sur le port, lesquelles sur une longueur de quatre à cinq mètres sont toutes de la même architecture et forment par le renfoncement de leur rez-de-chaussée, une espèce de galerie soutenue par des arcades.

Mercredi 23 janvier 1889

Nous attendons avec impatience que le jour arrive à seule fin d’apercevoir les détails que l’heure tardive de notre arrivée nous a empêché de voir hier, mais quoi-que nous soyons sur la côte d’Afrique c'est-à-dire au pays du soleil, ce n’est guère avant sept heures que notre vue parvient à percer le brouillard qui enveloppe la côte et que nous pouvons distinguer la mosquée (Eglise arabe) qui est située sur une pe-tite colline à droite de la ville, nous voyons la gare du chemin de fer qui se trouve sur le port, tout au bord de la mer, et dont la ligne s’allonge en suivant la côte ci-après que les vagues viennent mourir au pied du talus.

Il est environ onze heures lorsque arrivent, sous la conduite d’un peloton de zouaves commandés par un sous lieutenant les cent condamnés arabes qui doivent compléter notre chargement, ils ont encore l’air plus terrible que ceux que nous avions pris à Toulon, on les fait immédiatement descendre dans les cages rejoindre leurs collègues.

Aussitôt après nous faisons le chargement de charbon nécessaire pour aller jusqu’à Ténériffe. A quatre heures, nous quittons la rade d’Alger en regrettant tous de n’avoir pu contempler que de loin cette belle ville où nous aurions été si heureux d’aller prendre l’absinthe, mais la consigne était formelle et sauf le vaguemestre et les officiers de bord, personne n’a été à terre.

Jeudi 24 janvier 1889

Il fait un froid très vif aujourd’hui et l’on se croirait plutôt sur les côtes de Sibé-rie que sur celles de l’Afrique.

Nous apercevons des marsouins en grande quantité, ces énormes poissons marchant toujours par bandes, il y a des moments que c’est par millier qu’ils surgis-sent à la surface de la mer, puis ils plongent avec rapidité et vont ressortir à quelques mètres plus loin.

Dans la journée on distribue aux condamnés annamites le costume régle-mentaire des forçats, car jusqu’ici, ils étaient vêtus à la mode de leur pays. Il consiste en un chapeau de paille, plus un bonnet de police en laine grise, une vareuse et un pantalon de coutil, deux paires de bas, deux chemises, un tricot mailloté en laine blanche et une paire de souliers. Les hommes se sont parés de leurs effets avec plai-sir sauf pour les souliers que ce n’est qu’avec grande répugnance qu’ils se sont mis aux pieds, mais les quatre femmes à qui on a donné les mêmes effets qu’aux hom-mes, elles ne voulurent pas les mettre et se mirent à pleurer, elles restèrent pendant tout le voyage habillées à la façon de leur pays.

L’existences des forçats à bord n’est pas malheureuse, ils sont nourris comme nous, ils couchent comme nous dans des hamacs et chaque jour on les fait monter sur le pont par groupe de cinquante ; ils y restent une demi heure à prendre l’air et à fumer la cigarette qui leurs sont distribuées par les surveillants. Si l’on ne prenait pas cette précaution, il y aurait bientôt des maladies à bord, car les arabes sont d’une malpropreté incroyable, il y en a même qui poussent la fainéantise jusqu’à faire leurs besoins sous eux pour ne pas aller jusqu’aux poulaines.

Chaque jour on est obligé d’en faire briquer une vingtaine par leurs camara-des sans cela la vermine les mangerait sans qu’ils fassent rien pour s’en débarrasser. Les annamites, au contraire, sont très propres et leur cage est aussi bien tenue que celle des européens. C’est grâce à cette grande propreté qu’il n’y a plus de maladies, car sur mille condamnés ou passagers que contient le navire, il n’y en a en ce mo-ment que trois à l’infirmerie où les soins ne manquent pas.

Nous avons à bord deux médecins qui passent chaque jour la visite à tous ceux qui le demandent et qui soignent tout aussi bien les forçats que l’équipage. Le plus ennuyeux pour eux, c’est de visiter les annamites dont il n’y en a qu’un seul qui sait parler français et remplit la fonction d’interprète ; c’est un ancien sergent des compagnies des tirailleurs annamites que nous avons organisé depuis la dernière campagne de Chine et qui est passé au conseil de guerre pour vol d’armes et de mu-nitions. C’est un fort gaillard, chose très rare chez ce peuple dégénéré, et qui tend à devenir d’ici, un certain nombre d’années, une véritable nation de nains.


Vendredi 25 janvier 1889

Aucun changement dans la température et si cela continue, nous ne verrons pas le soleil pendant toute la traversée. Ce froid nous contrarie beaucoup surtout le matin pendant le briquage du bateau où il n’est pas agréable de recevoir des seaux d’eau glacée par les jambes durant les deux heures que l’on passe à frotter le pont et les batteries soit avec des briques soit avec des raclettes car il faut, une fois le lavage terminé, que les planches soient blanches comme si elles avaient été rabotées.

Pendant ces premiers jours comme nous n’étions pas encore bien au courant du service du bord, on ne nous avait pas encore parlé des punitions. Mais aujourd’hui on a commencé à nous infliger quelques retranchements, c'est-à-dire qu’on ne tou-che pas le quart de vin pendant un nombre de repas égal à la quantité de retranche-ments qui sont infligés. Pour les fautes graves on est puni de fers, cette punition se fait à fond de cale dans une étroite pièce où l’on nous place un pied dans un anneau de la grosseur de la jambe ; si le motif est très grave ou que vous ne restiez pas tran-quille, on vous prend les deux pieds, ce qui vous rend presque dans l’impossibilité de faire un mouvement. Il y a quelquefois six ou huit anneaux dans une barre de un mè-tre soixante cela dépend de la quantité d’hommes punis, et c’est alors que l’on est mal étant tous les uns sur les autres.

Pendant cette nuit qui était un peu sombre, nous avons pu admirer le joli effet provenant de phosphorescence des flots, lorsque deux vagues se rencontrent, l’écume qu’elles produisent ressemble à une traînée de phosphore qui court comme un feu follet sur la surface de l’eau.

Samedi 26 janvier 1889

Il est environ quatre heures du matin lorsque nous entrons dans le détroit de Gibraltar, petit bras de mer resserré entre les côtes d’Espagne et du Maroc qui réunit l’océan Atlantique à la mer Méditerranée. Les marins nous disent qu’il a quatorze ki-lomètres de large, mais nous avons peine à le croire, il y a un passage où nous n’étions pas à plus de cinq kilomètres de l’Afrique et environ deux kilomètres de l’Espagne. Ces côtes nous paraissaient bien cultivées et sont parsemées de maisons dont ce fond de verdure fait ressortir la blancheur.

Comme demain c’est dimanche et par conséquent jour de revue du comman-dant, on nous fait laver nos effets, mais c’est dérisoire de voir la quantité d’eau douce qui nous est distribuée, on nous en donne environ vingt litres dans une baille pour deux plats, c'est-à-dire vingt hommes, lorsque chacun a trempé son linge dedans, il n’en reste plus, on savonne alors, puis l’on rince ensuite à l’eau de mer ; si l’on pou-vait laver à l’eau salée, on en aurait à volonté au moyen des pompes, mais le savon ne prend pas et ça ne décrasse pas le linge, il faut donc laver à l’eau douce, et comme c’est une chose très rare à bord d’un navire, c’est pour cela qu’elle nous est distribuée dans ces conditions

Nous avons le droit à deux quarts d’eau par jour et par homme, mais ils doi-vent être bu auprès du tonneau devant le factionnaire qui a pour consigne de n’en point laisser emporter.

L’heure matinale à laquelle nous passons devant Gibraltar ne nous a pas permis de voir cette ville. A neuf heures nous sortons du détroit, nous apercevons une petite ville espagnole qu’un matelot nous dit être "Trafalgar", nous la saluons au passage, aussitôt le pavillon espagnol est arboré et nous rendons notre salut, nous continuons notre route en longeant la côte d'Afrique où nous apercevons bientôt Tan-ger une des principales villes du Maroc, mais nous passons à une trop grande dis-tance de la côte pour pouvoir juger de son importance. Nous commençons seulement aujourd'hui à sentir la chaleur et à croire que nous sommes en Afrique. Le temps est superbe, et nous saluons avec plaisir les premiers rayons de soleil que nous n'avions pas aperçu depuis Toulon.

Dimanche 27 janvier 1889

Aujourd'hui dimanche, nous pensions avoir un peu de repos, mais nous ne sommes pas à la caserne et c'est au contraire le jour ou l'on travaille le plus.

Dés le réveil, tout le monde se met au briquage qui se fait à fond ce jour là, rien n'est oublié, les vernis sont lavés, les cordages sont bien rangés sur le pont où ils forment des dessins selon que celui qui les place a plus ou le moins de goût, les es-caliers qui correspondent d'une batterie à l'autre sont enlevés pour être plus facile-ment nettoyés et ne sont replacés qu'au moment de la revue ; en un mot tout est bri-qué,balayé et les petits objets tels que poulies, chevilles sont raclés avec des cou-teaux; tout est mis dans le plus grand état de propreté.

A midi, le garde à vous est sonné et chacun se rassemble à son poste sur le pont pour être passé en revue par le commandant de bord.

Nous le voyons bientôt arriver suivi de son second et de tous les chefs des différentes spécialités qui se trouvent à bord, tels que maître voilier, maître canonnier, maître commis, maître d'équipage, maître timonier, maître d'armes etc..

Il y a du plaisir à passer des revues à bord, ce n'est pas comme celles que nous passions à Toulon où il faut se rendre sur le terrain qui se trouve à quatre kilo-mètres de la caserne avec le sac au dos et le fusil sur l'épaule tandis qu'ici, il suffit d'avoir un bourgeron propre et un pantalon bien blanc et ceux qui méritent d'être ré-compensés ont au moins la satisfaction de se l'entendre dire et de l'être réellement car après la revue ceux qui se sont fait remarquer comme étant les plus propres ont droit à la double, c'est-à-dire qu'il leur est distribué deux quarts de vin au souper.

Après la revue, le commandant fait dire que les jeux sont autorisés. Aussitôt le pont et les batteries se couvrent de joueurs de cartes et de loto, pendant que les joueurs de dames prennent les places restées libres sur le pont car tout le monde est appelé à jouer.

Vers dix heures du soir il se produit un décès à bord parmi les condamnés annamites, c'est le premier depuis notre départ. Les infirmiers procèdent aussitôt aux préparatifs de la sépulture qui ne sont pas longs, car ils ne font que coudre le cadavre dans une toile en lui plaçant un sac de sable aux pieds. Puis ils le placent sur une planche à l'ouverture d'un sabord, on la fait basculer et le cadavre va s'engloutir dans les flots en présence du médecin et des trois infirmiers. (C'est Savary qui l'a basculé pour un quart de vin).

Lundi 28 janvier 1889

Décidément le temps s'est mis au beau et le soleil commence à retrouver un peu de chaleur, mais par contre nous, nous n'avons pas de vent et c'est à peine si nous filons six nœuds ou dix kilomètres.
(1 nœud = 1,8km = 1 mile marin)

Pendant la nuit un des bœufs que nous avions à bord a succombé aux priva-tions que ces bêtes endurent depuis notre départ, car souvent l'eau qui est donnée aux troupiers chargés de leur entretien est employée par eux pour se débarbouiller ou pour laver leur linge. Au réveil, on l'a fait saigné et dépouillé par le boucher du bord. Comme le maître commis parlait de nous le distribuer pour le repas du jour, tout le monde murmurait et disait "je n'en mangerai pas". Ce bruit est arrivé aux oreilles des officiers qui firent venir le médecin pour l'examiner et sur l'avis de ce dernier, on l'a je-té à la mer et on en abattu un autre.

Jusqu'à ce jour nous ne nous étions pas aperçus de la différence qui existait au sujet de l'heure entre la France et l'endroit où nous nous trouvions. C'est assez compréhensible, les militaires qui possédaient des montres étant peu nombreux, se demandaient chacun en particulier d'où provenait ce retard de dix minutes qu'ils cons-tataient chaque jour avec la pendule du bord, et ils attribuaient cela à leurs montres qu'ils croyaient mal réglées. Mais aujourd'hui ayant remarqué l'officier de quart qui prenait la hauteur du soleil avec un sextant (lunette astronomique) et l'ayant entendu dire au moment ou le rayon tombait perpendiculairement dans la mer "Piquez midi" nous avons vu le timonier de service arrêter la pendule et la retarder de dix minutes, nous avons alors eu l'explication de l'énigme, chose bien simple que beaucoup d'en-tre nous savaient mais à laquelle nous n'avions pas pensé. Après nous être informés auprès de quelques uns d'entre eux nous qui avions conservé l'heure de France, nous avons constaté qu'il y avait déjà une heure et demie de différence.

Mardi 29 janvier 1889

Hier nous n'avions pas de vent et nous marchions déjà très doucement, mais aujourd'hui c'est encore pire car nous avons un vent contraire, toutes les voiles sont carguées (descendues) et la machine seule nous fait avancer, mais à quelle allure, nous ne faisons guère plus de quatre nœuds à l'heure. (Soit environ 8 kilomètres à l'heure)

Dans la journée un des condamnés français profitant d'un moment où ses camarades ne faisaient pas attention à lui, s'est pendu après les barreaux de la cage au moyen de sa chemise, mais l'on s'en aperçu avant que l'asphyxie soit complète et le médecin que l'on a prévenu en toute hâte a pu le rappeler à la vie.

Mercredi 30 janvier 1889

Vers les huit heures du matin, nous apercevons à tribord arrière un petit voi-lier anglais qui nous fait des signaux par lesquels il nous prie de lui envoyer un canot. Nous faisons aussitôt demi tour et nous nous dirigeons sur lui pour voir ce qui moti-vait cette demande. Lorsque nous fûmes à portée de voix, un enseigne de notre bord leur demanda en anglais ce qu'ils désiraient. Le patron du voilier nous apprit qu'ayant rencontré un navire danois pendant la nuit précédente, un abordage avait eu lieu et que le navire danois avait coulé mais qu'il avait pu sauver l'équipage composé de sept hommes, qu'il les avait à son bord et comme nous devions nous arrêter à Téné-riffe il nous priait de les prendre pour les y déposer.

Le commandant fit aussitôt descendre un canot à la mer pour aller prendre les sept .naufragés.

Nous brûlions d'envie de nous faire raconter par eux les péripéties de l'acci-dent mais c'est en vain que nous les interrogeons, pas un seul ne comprend le fran-çais.

Il est environ deux heures de l'après midi lorsque nous arrivons en face de l'île de Ténériffe.

Cette île fait partie du groupe des Canaries qui se compose d'une vingtaine d'îles ou d'îlots et qui appartiennent à l'Espagne; elles sont formées d'énormes ro-chers ayant la forme de pain de sucre d'une très grande hauteur. Le plus élevé est le pic de Ténériffe qui a une hauteur de trois mil huit cents mètres et qui renferme un volcan éteint depuis longtemps.

Le climat de ces îles est très doux, elles produisent d'excellents vins et des bœufs très renommés.

La capitale est Santa Cruz (Sainte croix), petite ville d'environ cinq mille habi-tants admirablement bien située sur le bord de la mer au pied des rochers, les mai-sons qui n'ont pour la plupart qu'un étage, sont bien entretenues, la blancheur ressort par rapport à la verdure qui tapisse les rochers qui sont derrière et qui lui donnent un air très coquet, mais il n'y a pas de port ce qui fait que lorsque la mer est mauvaise on n'est pas en sûreté dans ces parages qui sont cependant très fréquentés car tous les bateaux qui passent sur cette ligne s'arrêtent ici pour faire charbon et vivres.

Quand nous sommes arrivés, il y avait cinq ou six navires de différentes na-tionalités. Dés que nous avons jeté l'ancre arrive le médecin du service sanitaire qui vient passer l'inspection du navire pour savoir s'il n'y a pas de maladies contagieuses à bord qui nous empêcheraient de débarquer. Il ne trouve rien de suspect, grâce à la précaution qu'avait eu le commandant de cacher le cadavre d'un des forçats qui ve-nait de mourir, dans un des canots de service qui sont suspendus en dehors du ba-teau.

Aussitôt le médecin parti, nous voyons une véritable flottille de petites bar-ques se détacher du rivage et faire force de ramer en se dirigeant sur nous. C'était des marchands qui venait nous vendre les produits du pays, leurs barques chargées d'oranges, de bananes de cigares et cigarettes, mais le commandant fit aussitôt pla-cer des sentinelles aux coupées (ouverture pratiquée dans les bastingages qui met-tent le pont de plein pied avec les échelles pour faciliter l'embarquement et le débar-quement des passagers) avec défense de les laisser approcher par crainte d'éva-sions comme il s'en est produit au dernier voyage de l'Orne où sept condamnés ont pris la fuite dans cet endroit, il y en a eu trois de repris, deux que les sentinelles ont tué et deux qui ont réussi à se sauver.

Les sentinelles leur disent bien de ne pas approcher, mais comme ils ne comprennent pas le français, et qu'ils ignorent la raison qui motive cette défense et ayant l'habitude de venir vendre à bord de tous les bateaux ils ne veulent pas s'éloi-gner. Le commandant fait alors mettre une pompe en batterie et les matelots les arro-sent jusqu'à ce qu'ils aient quittés la place, non sans avoir reçu une douche gratis à laquelle ils ne s'attendaient pas.

Jeudi 31 janvier 1889

Nous sommes tous surpris au réveil du changement de température. Il tombe une pluie fine qui est très froide et qui nous rappelle les brouillards de Toulon.

Vers sept heures, le temps s'éclaircit, les officiers, les passagers civils et le maître d'hôtel descendent à terre pour faire des provisions. Mais pour nous c'est comme à Alger, il nous est permis de voir la ville mais de loin seulement. On nous prévient qu'à midi le vaguemestre ramassera les lettres pour la France. Chacun s'empresse d'aller acheter du papier et des enveloppes et nous nous mettons pres-que tous à écrire.

Le vent qui se met à souffler avec violence soulève des vagues énormes. Tous les bateaux qui sont en rade dansent comme des coquilles de noix.

Le courrier français "La Meuse" dont nous ne sommes pas à plus de cent mè-tres et que le vent fait chasser sur la seule ancre qu'il a mouillé se rapproche sensi-blement de nous et à un certain moment la situation devient critique, c'est tout au plus s'il existait entre les deux navires un espace de six à huit mètres, le choc paraissait inévitable.

A ce moment le commandant lui-même s'est précipité au porte-voix pour donner l'ordre aux mécaniciens de pousser les feux et le lieutenant se tenait prêt à jeter la deuxième ancre à la mer pour nous amarrer plus solidement.

De son côté "La Meuse" faisait vivement machine en avant en filant de la chaîne sur son ancre, toutes ces manœuvres exécutées au pas de gymnastique se joignant aux commandements précipités des officiers et au fracas des vagues, ça produisait un tapage assourdissant bien capable d'effrayer des navigateurs comme nous car nous n'avions encore que dix jours de mer. Mais le plus difficile n'était pas fait, nous avions encore douze bœufs et la moitié de notre charbon à embarquer.

Le commandant (toujours aussi peureux) craignait d'être jeté à la côte et vou-lait partir tout de suite passer la nuit au large pour revenir le lendemain compléter le chargement. Il fait aussitôt hisser le pavillon pour demander le pilote qui ne tarde pas d'arriver. Une fois à bord, il rassure le commandant et l'engage à termine son char-gement, les chalands contenant les bœufs et le charbon sont accostés.

La manière dont a hissé ces bœufs à bord nous amuse beaucoup, ce n'est plus comme à Toulon où on les enlevait au moyen de sangles qu'on leur passait sous le ventre. Ici on leur passe un nœud coulant aux cornes et on les enlève par la tête ce qui doit pas mal leur tendre les muscles du cou car se sont des bêtes énormes, les plus petits sont encore aussi gros que le plus beau que nous ayons embarqué en France.
L'embarquement de ces animaux est très laborieux à cause de la grosse mer que nous avons; lorsque arrive une vague, elle soulève le chaland jusqu'à la hauteur du pont puis le laisse redescendre jusqu'à ce que qu'il en arrive une autre qui en fait de même.

Pour le charbon, c'était aussi ennuyeux, on avait ouvert un des sabords (pe-tite ouverture carré pratiquée dans les flancs d'un vaisseau qui sert à éclairer, à aérer et à tirer les canons) de la batterie basse pour le passer au travers et lorsque arrivait la vague, l'eau rentrait à plein sabord inondait la batterie et les travailleurs.

Ce qu'il y avait de plus beau, c'était les petits canots qui apparaissaient par moment à la crête des vagues bien plus haut que notre bateau, puis on les voyait re-descendre avec rapidité et disparaître comme s'ils avaient été engloutis, pour reparaî-tre ensuite au sommet d'une autre vague, les canotiers qui s'y trouvaient dedans étaient aussi mouillés que s'ils fussent tombés à la mer.

Enfin vers quatre heures tout est terminé, il ne reste plus qu'à retirer les an-cres pour partir, mais ce n'est pas un petit travail que de remonter au moyen du ca-bestan (Sorte de treuil en bois formés de leviers horizontaux qui traversent un arbre vertical dont la force est prodigieuse) et à force de bras ces blocs de fer qui pèsent de deux mil cinq cents à trois mille kilos, c'est un travail pénible et dangereux par un temps calme, aussi avec la mauvaise mer que nous avions, cela nous a-t-il pris beaucoup de temps, et ce n'est pas avant cinq heures que nous finissions d'enrouler les deux cents mètres de chaînes qui étaient mouillées. Cependant les hommes ne manquaient pas. On était environ quatre vingt dix après les traverses du cabestan, clairons et tambours sonnèrent la charge pour qu'on marche au pas afin que les poussées soient coordonnées. Une fois hors de l'eau, il est très difficile de les mettre en place. Il faut qu'elles soient placées horizontalement sur les flancs du navire, pour cela un matelot descend se mettre à cheval dessus et commande la manœuvre. C'est une position qui n'a rien d'agréable, car à chaque coup de tangage qui fait plonger l'avant du bateau, le matelot est obligé de se cramponner à l'ancre et tous deux dis-paraissent sous l'eau pour remonter lorsque l'avant de bateau se relève.

A cinq heures et demie tout est terminé et nous filons rapidement car le vent qui n'a pas faibli vient heureusement de l'arrière. Le mal de mer ne tarde pas à faire sa réapparition, il y a des tempéraments qui ne peuvent pas s'habituer à ce balance-ment et qui chaque fois que l'on se remet en marche, après une journée ou deux d'ar-rêt, reprennent à ce terrible mal.

Nous avons été tellement occupés qu'à sept heures nous n'avions pas en-core soupé. Il est sept heures et demie lorsque la première bordée descend manger ce qui fait trois heures de retard.
Les matelots canotiers qui ont conduit les officiers et les passagers à terre nous revendent ce qu'ils ont eu le temps d'acheter à Santa Cruza mais en qualité de compagnons de voyage, ils nous écorchent de la plus belle façon. Les oranges qu'ils ont eu pour zéro francs quinze centimes la douzaine, ils nous les revendent dix cen-times la pièce ; le chocolat, un franc la plaque et il est immangeable, on dirait du sa-ble. Il y a le tabac qui n'est pas cher, les cigares de la grosseur d'un boudin ne coû-tent que vingt centimes mais c'est un tabac grossier et qui n'est pas très bon, et le papier dans lequel les cigarettes sont roulées quoique venant de la manufacture fran-çaise (Joseph Bardoux), est aussi épais que du papier à lettre.

A neuf heures on envoie par un sabord le cadavre d'un forçat qui était mort au moment de notre arrivée à Ténériffe. C'est le français qui avait essayé de se pen-dre au moyen de sa chemise

Vendredi 1 février 1889

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vert de rouge
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Message par vert de rouge » 09 janv. 2009, 20:27

Vraiment trés bien. :smile: :smile: :smile:

Les anecdotes, les descriptions, la vision de la vie militaire de cette époque..., vraiment trés trés bien. :grin: :grin:

Ce récit écrit par l'un de nos anciens me fait plaisir à lire. :D :D
Cela chance des versions ampoulés des historiens.
Et de plus ceci donne un meilleur visuel des ressentis de la troupe.

Continue à publier par petits morceaux, cette saga historique et réelle m'intéresse au plus haut point.
A force de reconnaître le beau, on finit par oublier que le laid existe.
Blaise Pascal.

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vert de rouge
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Message par vert de rouge » 09 janv. 2009, 20:30

Au fait...,

si quelqu'un à des dessins des bateaux cités dans le récit, je suis preneur sur ce forum.

A+.
A force de reconnaître le beau, on finit par oublier que le laid existe.
Blaise Pascal.

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Mattle1
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Message par Mattle1 » 09 janv. 2009, 22:00

ORNE

* 2-1863 : appareillage de Bordeaux, escale à Rochefort, puis fin d'armement à Brest.
* 20-3-1863 : armé (CF Azan).
* 28-7-1863 : départ de Brest pour Saïgon, afin d'assurer la ligne postale Saïgon-Suez.
* 5-12-1863 : appareillage de la Réunion pour Singapour (CF Azan).
* Avril, juillet et décembre 1864 : voyages Saïgon-Chine.
* 6-12-1864 : appareille de Saïgon pour Suez.
* 12-4-1866 : départ de Saïgon pour Suez avec 800 pax.
* 27-5-1866 : arrivée à Suez.
* 23-1-1868 : escale à Pointe de Galles (Ceylan), en route pour Saïgon (Cdt Bertin).
* 18-11-1868 : appareillage de Saïgon pour la France, après 5 ans dans la division navale de Cochinchine.
* 16-2-1869 : arrivée à l'île d'Aix, venant du Sénégal.
* Début 1871 à oct. 1872 : navire-prison à l'île d'Aix.
* 7-1-1873 : retour à Brest.
* 15-2-1873 : appareille de Brest pour la Nouvelle-Calédonie.
* 2-1881 : appareille de Toulon pour Dakar, puis Sousse..
* 16-7-1881 : participe à la prise Sfax.
* 15-9-1882 : appareille de Toulon pour Cayenne, la Martinique et la Guadeloupe.
* 15 au 21-10-1882 : débarquement des forçats à Cayenne et embarquement de 150 soldats de retour en France.
* 26-10 au 6-11-1882 : escale à la Martinique.
* 7-11-1882 : débarquement des disciplinaires venant de France aux îles Saintes, puis mouillage devant Basse-Terre.
* 19 ou 20-1-1889 : appareille de Toulon pour Cayenne.
* 24-2-1889 : arrivée à Cayenne.
* 12-10-1889 : voyage à Madagascar et la Réunion.
* 22-11-1890 : retour à Rochefort - désarmé.
* 1891 : démolition.

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Mattle1
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Message par Mattle1 » 09 janv. 2009, 22:10

Et voici son frère..
<a href="http://www.casimages.com/img.php?i=0901 ... 938003.jpg" target="_blank"><img src="http://nsa03.casimages.com/img/2009/01/ ... 938003.jpg" border="0" alt="Hebergement gratuit d image et photo"/></a>

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Message par Mattle1 » 09 janv. 2009, 22:15

vert de rouge a écrit :Au fait...,

si quelqu'un à des dessins des bateaux cités dans le récit, je suis preneur sur ce forum.

A+.
Regardes le lien sur son premier post.

M.Roubeou
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Message par M.Roubeou » 27 janv. 2009, 21:50

Voici encore un morceau du texte jusqu'au débarquement aux Iles du Salut. Bonne lecture.



Vendredi 1 février 1889.

La journée s'annonce très belle, sans cependant être trop chaude et le vent qui continue à souffler nous permet d'éteindre les feux de la machine que nous avions allumé pour sortir de Ténériffe et nous filons encore, rien qu'au moyen des voi-les, de huit à neuf nœuds à l'heure. Cela fait aussi une grande économie pour le commandant qui a une part sur les bénéfices du charbon qu'il peut faire en route.

Samedi 2 février 1889

Aujourd'hui, même beau temps ; au dîner on nous a fait une surprise : le mets est augmenté de deux sardines malgré cela, il n'y a encore rien de trop. Dans l'après midi, l'officier de quart commande de carguer des "bonnettes" (voile supplémentaire que l'on ajoute au bout de vergues pour augmenter la largeur des voiles lorsqu'on a vent arrière). Le maître de manœuvre donne un coup de sifflet et tout de suite on en-tend crier comme d'habitude "les militaires, la main sur la corde". Mais comme ce manège commençait à nous ennuyer, nous n'étions pas marins, et il nous fallait faire à peu près tout le travail pendant que les marins se cachaient pour flâner. Nous ti-rions un peu mollement sur la corde ce que voyant le commandant, se mit en colère et dit qu'à vint cinq que nous étions là nous ne casserions pas un fil carré. Cette bou-tade nous a piqué, nous avons donné tous ensemble une telle secousse que la voile s'est partagée en deux. Ce n'était cependant pas un mouchoir de batiste car elle avait environ soixante mètres carrés.

Cela ne fit qu'augmenter la colère du commandant qui voulut faire prendre le nom de tous ceux qui avaient tiré pour qu'on leur retranche un quart de vin. En en-tendant cela, nos marsouins eurent vite lâché la corde pour s'éclipser dans toutes les directions afin que l'on ne prenne pas leur nom.

Dimanche 3, lundi 4 février, mardi 5 février 1889

C'est dimanche, il fait le même beau temps qu'hier. On nous fait prendre le couvre-nuque et aux matelots le chapeau de paille car le soleil commence à être très chaud. A midi il y a inspection et comme les dimanches précédents les jeux sont permis pendant l'après midi. Le soir nous jetons encore deux cadavres à l'eau, dont un français et un arabe ce qui porte le nombre à quatre décès depuis notre départ de Toulon.

Nous apercevons pour la première fois des poissons volants. Ils nous parais-sent être de la grosseur d'un hareng. C'est un curieux spectacle de voir ces oiseaux-poissons qui surgissent tout à coup du sein des ondes et que les rayons du soleil font paraître blancs comme de la neige. Ils paraissent jusqu'à un éloignement de cent à cent cinquante mètres et retombent lorsque leurs mâchoires sont sèches. C'est quel-quefois par centaines qu'on les voit prendre leur vol qui n'est pas très rapide.

Mercredi 6 février 1889

Jusqu'à midi nous avons toujours le même temps que les jours précédents mais à ce moment là le ciel se couvre et vers les quatre heures, c'est une vraie bour-rasque. Le commandant fait carguer les voiles, mais pas assez tôt pour que cette manœuvre soit finie lorsque le grain est arrivé. Il y avait encore la grande bonnette que l'on avait pas eu le temps de serrer. Au moment où l'on allait se mettre à le faire, un craquement se fait entendre et le bout de bois qui portait cette voile tombe en morceaux sans blesser heureusement personne. C'est presque un miracle car c'était un morceau de bois de dix à douze mètres de longueur sur quatre vingt centimètres de circonférence, au milieu nous étions nombreux à ce moment-là sur le pont pour exécuter au plus vite les manœuvres.

Cette bourrasque n'a pas duré longtemps, ça n'a été qu'une fausse alerte, il est tombé quelques gouttes de pluie et le beau temps est revenu.

Jeudi 7 février 1889

Dés le matin, nous apercevons par tribord avant, un petit voilier qui se dirige horizontalement par rapport à nous. La distance à laquelle nous sommes l'un de l'au-tre du point où nous devons nous couper la route est à peu près égale, ce qui nous oblige à passer derrière le voilier pour éviter une rencontre car il est convenu dans les règlements maritimes que lorsque deux navires dont un vapeur et un voilier se ren-contrent, c'est le premier qui doit se déranger pour laisser passer le voilier devant lui.

C'était un américain. Il nous a salué au passage et nous lui avons rendu son salut. Il a ensuite hissé son tableau sur lequel étaient marqué la latitude et la longi-tude de l'endroit où nous étions pour savoir si cela concordait avec les nôtres.

A notre tour nous lui avons montré le relevé de nos points et comme nous étions d'accord ça nous prouvait que nos instruments étaient justes et que nous nous trouvions dans la bonne direction, mais tout en faisant nos signaux nous continuons notre route et nous ne tardons pas à le perdre de vue.

Vendredi 8 Février 1889

Dans la matinée nous avons vu un voilier qui se dirigeait sur nous. Arrivé à une distance de deux cents mètres il arbore son pavillon et nous le reconnaissons comme un navire marchand de la nationalité anglaise, mais moins poli que l'améri-cain que nous avons rencontré hier, il ne daigne pas nous saluer et aussitôt après nous avoir dépassé, il amène son pavillon.

Le timonier qui lui aussi avait arboré nos couleurs en même temps que l'an-glais lui voyant baisser son pavillon a cru que c'était pour nous saluer et qu'il allait le remonter pour ne pas être en retard en fait de politesse, il s'empresse alors de rendre le salut, il en était déjà au deuxième coup que le pavillon anglais n'était pas encore remonté.

Lorsque le commandant s'est aperçu de ça, il s'est mis en colère et a fait conduire le pauvre timonier aux fers pour lui apprendre à ne pas saluer les bateaux de commerce qui ne saluaient pas notre bateau de l'Etat.

Samedi 9 et dimanche 10 février 1889

Le commandant fait placer des tentes sur le pont qui recouvrent toute la lon-gueur du bateau car la chaleur est déjà très forte vers midi il est impossible d'y résis-ter. Le goudron qui est entre les planches pour empêcher l'eau de pénétrer devient li-quide. Ceux qui ont le malheur de s'asseoir sur le pont ne se relevaient pas sans lais-ser le fond de leur pantalon collé au plancher. Tous nos effets de bord sont pleins de goudron ; ce qui est ennuyeux, c'est qu'il est impossible de le faire disparaître.




Lundi 11 février 1889

Le vent est complètement tombé, nous n'avons plus qu'une vitesse de trois nœuds ce qui nous oblige à mettre la machine en mouvement. (Nœud = 1 mile nauti-que = 1,8km)

La chaleur augmente toujours et nous endurons beaucoup de soif, quoique l'eau distillée que l'on nous donne qui est déjà très mauvaise quand elle est fraîche, soit imbuvable par ces chaleurs. Les charniers ont toujours vides.

Aujourd'hui, l'on nous a fait faire une chose très utile et qui nous fait plaisir à tous, c'est les douches à l'eau de mer qui nous sont données au moyen d'une pompe que la machine fait marcher. On nous place par groupes de dix sur l'avant du pont, et un sergent tient la lance et nous arrose tant que nous voulons. Le seul défaut qu'il y ait dans cette opération, c'est que la machine projette l'eau avec trop de force ce qui fait que lorsqu'on reçoit le jet sur le visage, ça nous pince assez fortement.

Au souper, plusieurs d'entre nous, avons réclamé à l'adjudant au sujet de la nourriture qui est encore plus maigre que d'habitude, car nous n'avions pas plus de quatre fayots chacun. Mais il nous répond pour toute consolation que c'est la nourri-ture journalière du bord, qu'il faut nous en contenter et qu'il sait très bien qu'il n'y a pas suffisamment à manger.

Mardi 12, mercredi13, jeudi 14 février 1889

Les trois journées s'écoulent sans que nous rencontrions aucun navire et sans qu'un seul incident vienne faire diversion à la monotonie du voyage.

Vendredi 15 février 1889

Au réveil nous reconnaissons à certains endroits que nous ne sommes plus très éloignés de la terre. Ce sont d'abord les mouettes qui voltigent par groupes au dessus de nos têtes, puis la mer qui change de couleur au fur et à mesure que nous avançons. De bleue qu'elle était, elle passe au vert puis elle devient de plus en plus jaune.

Dés le réveil, le commandant avait fait monter un deuxième matelot en vigie sur le mât de misaine et leur avait dit que le premier qui signalerait la terre aurait la "double" pendant huit jours.

La perspective de gagner huit quarts de vin leur fait ouvrir l'œil. On les voit un moment grimper tout à fait au sommet du mât jusqu'au paratonnerre pour essayer de l'apercevoir plus tôt. A onze heures et demie, on entend une voix crier "terre à tri-bord", c'est la côte d'Amérique que nous avons à notre droite. Bientôt tout le monde est sur le pont et les regards se dirigent du côté indiqué ; on aperçoit encore rien étant placés à quarante mètres plus bas que les vigies.

De suite après nous apercevons à bâbord avant, les Iles du Salut qui sont l'endroit où nous devons débarquer et à une heure et demie nous jetions l'ancre de-vant l'Ile Royale

La joie était dans tous les visages, car il y avait quinze jours que nous n'avions vu la terre, quinze jours qui avaient paru des siècles, pendant lesquels notre vue se fatiguait à regarder l'horizon sans bornes, toujours le ciel, toujours l'eau. Et puis nous sommes au terme du voyage, c'est de ces îles qui se trouvent situées à quatre heures de la ville de Cayenne que nous allons débarquer pour attendre ce pe-tit vapeur qui doit venir nous chercher, car les gros transports ne peuvent pas arriver jusqu'à Cayenne ; la côte est semée d'écueils et le peu de profondeur de la mer ne permet pas d'approcher.

Le pavillon jaune est hissé pour demander le médecin et nous le voyons bien-tôt arriver. Il passe une inspection minutieuse du bateau. Nous entendons, une fois la visite terminée, une discussion s'élever entre le médecin et le commandant, mais nous ne pouvions pas la saisir ; quel en est le sujet ? Nous ne tardons pas beaucoup à le savoir car bien que le médecin ait quitté le bord, le pavillon jaune flotte toujours au sommet du mât. Ce qui veut dire que nous sommes mis en quarantaine et que personne ne peut débarquer, cela par rapport à quelques cas de variole que le mé-decin a constaté chez les condamnés annamites qui sont à bord.

Le commandant s'était sérieusement fâché lorsque le médecin lui avait dit ça et il avait répondu qu'il ne voulait pas garder les condamnés plus longtemps à bord parce qu'ils allaient communiquer leur maladie à l'équipage et aux passagers.

Le commandant des Iles lui envoie dire quelques instants après qu'il va faire évacuer une île et que nous pourrons y débarquer, le lendemain, tous les forçats qui sont à bord, pour qu'ils y passent leur quarantaine.

Dans la soirée nous voyons nos camarades qui se trouvent en détachement dans l'Ile Royale au nombre de cinquante sous la conduite d'un lieutenant, agiter des drapeaux et nous faire des signaux. Car si nous sommes contents d'être là, ils le sont encore plus que nous de nous y voir. Ils ont fini leurs deux ans de colonies et nous venons les relever pour qu'ils rentrent en France.

Nous assistons à l'enterrement d'un "faguot" (ou fagot) ou forçat, c'est une cérémonie qui est de courte durée, le cadavre est mis dans une caisse en bois que l'on charge sur un canot et que quatre condamnés vont chavirer à cinq cents mètres au large, dans un endroit de la mer dominée par l'église et que le prête a béni.

Le cadavre n'a jamais eu le temps d'arriver au fond car il est à peine lancer à la mer qu'une bande de requins voraces se précipitent dessus et le dévorent.

Samedi 16 février 1889

Les forçats ainsi que les trente surveillants qui les accompagnent débarquent aujourd'hui dans l'île Saint Joseph qui a été évacuée. Quant à nous, l'on attend des ordres du gouverneur de la Guyane pour savoir si nous serons aussi débarqués dans l'île ou si nous resterons à bord et quelle sera la durée de la quarantaine qui nous est imposée. Maintenant que les fagots sont débarqués, le service sera bien moins péni-ble. Toutes les corvées que l'on faisait pour leur porter leur nourriture et pour les ac-compagner quand ils prenaient l'air sur le pont.

Nous passons le temps à contempler les îles dont l'aspect est assez agréa-ble. Elles sont plantées de cocotiers dont les immenses panaches verts font un très joli aspect au milieu de cet immense océan.

Dimanche 17 février 1889

Encore un dimanche qu'ils nous faut passer à bord et que nous comptions bien, avant-hier, de l'employer à visiter la capitale de la Guyane ; aussi la journée pa-rait bien longue et les yeux sont sans animation car chacun est désappointé de se voir arriver si près du but sans accidents et maintenant qu'on le touche presque de ne pouvoir l'atteindre.

Lundi 18 février 1889

Nous reprenons un peu d'espoir, l'aviso à roues qui fait le service des envi-rons de Cayenne vient d'arriver. Il apporte les ordres du gouverneur de la Guyane. Il parait qu'il ne veut pas nous recevoir à Cayenne. Mais le commandant de l'ORNE veut continuer sa route sur la Martinique et la Guadeloupe où il doit aussi déposer des militaires du 1er Régiment d'Infanterie de Marine et beaucoup de marchandises. Peut être qu'on nous débarquera dans l'île Saint Joseph qui a été évacuée, où sont déjà nos braves compagnons de voyage. Il faut seulement attendre quatre ou cinq jours pour qu'on l'on ait le temps de nous construire des fourneaux et d'amener tout ce qui nous est nécessaire pour camper, tels que couvertures, marmites, lampes, provisions de nourriture etc. que l'on est allé préparer à Cayenne et que l'aviso nous amènera à son prochain voyage.

Mardi 19 février 1889

Nous apercevons dans l'après midi un gros navire qui se dirige sur les îles et qui deux heures après vient jeter l'ancre près de nous. C'est le croiseur de première classe le ROLLAND, stationnaire de la division navale des Antilles qui est chargé de la surveillance de nos possessions dans ces parages et qui fait sa tournée.

Mercredi 20 février 1889

L'OYAPOCK arrive aujourd'hui et dépose dans l'île tout le matériel nécessaire à notre installation. Ce qui nous donne à penser que nous allons bientôt mettre le pied sur le plancher des vaches.

Jeudi 21, Vendredi 22 février 1889

Dans la journée du vingt deux nous recevons des nouvelles de France qui viennent par le courrier anglais ; la joie que cela nous procure nous fait oublier un ins-tant nos misères. Ceux qui ont reçu des lettres donnent des nouvelles du pays à ceux qui n'en ont pas et la journée se passe en causant de la France.

Samedi 23 février 1889

On nous fait laver notre linge et préparer nos sacs qui se sont bien salis et bien abîmés pendant la traversée, car dans ces batteries où l'on jetait de l'eau tous les matins pour le briquage, ça entretenait une humidité qui a fait moisir tous nos ef-fets.

Dans l'après midi, les matelots du ROLLAND attrapent avec des lignes qu'ils avaient placés le long du bord, un superbe requin qui est d'une longueur de deux mè-tres à deux mètres cinquante. Il a fallu deux hommes pour remonter ce petit goujon et pourtant la corde était passée dans une poulie.

Dimanche 24 février 1889

Le voici enfin arrivé ce jour tant désiré du débarquement. Aussitôt après avoir bu le café on nous rassemble sur le pont pour faire l'appel mais il ne manque per-sonne car chacun a hâte de quitter ce maudit bateau où nous avons eu tant de misè-res. A huit heures nous embarquons dans les canots du bord et dix minutes après nous posions le pied à terre que nous n'avions pas foule depuis trente quatre jours.

(Fin de la première partie)

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bleu12
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Message par bleu12 » 27 janv. 2009, 23:05

Nous ti-rions un peu mollement sur la corde ce que voyant le commandant, se mit en colère et dit qu'à vint cinq que nous étions là nous ne casserions pas un fil carré. Cette bou-tade nous a piqué, nous avons donné tous ensemble une telle secousse que la voile s'est partagée en deux. Ce n'était cependant pas un mouchoir de batiste car elle avait environ soixante mètres carrés.

Cela ne fit qu'augmenter la colère du commandant qui voulut faire prendre le nom de tous ceux qui avaient tiré pour qu'on leur retranche un quart de vin. En en-tendant cela, nos marsouins eurent vite lâché la corde pour s'éclipser dans toutes les directions afin que l'on ne prenne pas leur nom.
héhéhé!!! MARSOUIN!!!!

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