La vie des Amicales

"...extraits..."
novembre - Décembre 2001

Les amicales des anciens d'outre-mer et des Troupes de Marine et coloniaux se sont associées partout en métropole et en outre-mer à l'hommage national qui leur a été enfin rendu le 25 septembre dernier. Voici quelques témoignages émouvants qui les honorent.

Les Harkis : mes compagnons, mes frères.

Né en Algérie dans un quartier populaire, je parlais l'arabe dialectal comme une seconde langue maternelle. L'ayant perfectionnée par l'apprentissage de la langue écrite au lycée, j'étais tout désigné pendant la campagne d'Algérie pour encadrer des Harkis.

J'ai ainsi commandé une section de Harkis pendant deux ans, de 1959 à 1960, à la 1re compagnie du 16e RIMa et ensuite, jusqu'à la fin du conflit, la Harka mobile du Secteur c'est-à-dire la compagnie de réserve du colonel.

Je garde de ces années un souvenir impérissable.
Les Harkis de la 1re Compagnie étaient des habitants du douar, frustes, mais connaissant admirablement le terrain, persuadés d'avoir fait le bon choix avec la France. Ils avaient le sentiment de défendre leur famille, de l'avoir soustraite au racket de l'impôt révolutionnaire et à la terreur que le FLN faisait régner. A la Harka mobile, le personnel était beaucoup plus jeune. J'avais d'ailleurs "récupéré" beaucoup de soldats des régiments parachutistes rapatriés après le putsch et leur dynamisme rendait l'unité redoutable.
Tous, en tout cas, "fells" ralliés y compris, s'étaient engagés fermement pour la France. Ils ne doutaient pas de la victoire de nos armes, et leur rusticité et leur qualité de combattants les rendaient particulièrement efficaces.

Quand je revis ces années de combat puis les événements douloureux qui ont suivi et les polémiques actuelles, je ressens trois émotions.

D'abord une grande joie au souvenir de la fraternité qui m'unissait à ces soldats. Au-delà de la solidarité entre combattants, j'éprouvais le sentiment profond que nous menions eux et moi le même juste combat pour notre terre natale. D'où les discussions passionnées le soir parfois, assis sur les murets de la cour du poste, sur l'avenir de l'Algérie et la place qu'ils y occuperaient plus tard. Comment ne pas être enthousiaste au souvenir des succès opérationnels que je leur devais et que d'autres soldats, si valeureux soient-ils, n'auraient pu m'apporter. Seul le vieux Brahim à Praxbourg avait su retrouver, grâce à un flair exceptionnel, un "fell" blessé par nous à la suite d'une embuscade, avançant de goutte de sang à goutte de sang, d'une branche fraîchement cassée à une empreinte furtive de pas sur le sol, jusqu'à le découvrir tapé dans un buisson du maquis impénétrable du massif de Collo et à le capturer vivant après échange de coups de feu. Comment ne pas être éternellement reconnaissant à Saci, jeune caporal harki parachutiste, mettant à jour une cache contenant un FM Brenn, une MG 42 et une AA52, à la seule vue d'un bout de tissu dépassant du sol, et s'obstinant à fouiller avec son équipe, alors que son chef de section incrédule lui ordonnait de continuer son chemin. Ce qui a valu à l'unité les félicitations écrites du général Ducourneau, commandant le Corps d'armée.
Cette volonté farouche, couplée à un sens aigu du terrain et de l'ennemi particulier que nous poursuivions, caractérisaient les Harkis, irremplaçables dans ces domaines.

Mais ma joie est très vite contrariée par une infinie tristesse, en revivant notre départ d'Algérie et l'arrêt en plein élan de notre combat que nous estimions victorieux. Je revois encore avec émotion mon fidèle Smaïn qui assurait ma garde rapprochée de Commandant de compagnie, pleurant à la dissolution de l'unité après le cessez-le-feu, se demandant ce qu'il deviendrait à son retour dans son village. Car, marié, il ne pouvait laisser femme et enfants en Algérie. Et tel autre me disant, digne mais effondré : "ainsi la France nous abandonne alors que nous avons gagné ?" Ils attendaient de moi un réconfort, un mot d'espoir que j'étais bien incapable de leur donner. Cela je ne l'oublierai jamais.
Petite consolation : grâce à l'action du commandement de notre Division, j'ai pu ramener en métropole 67 des membres de mon unité sur une centaine, essentiellement des célibataires. Que sont devenus les autres ? Je n'ose l'imaginer !

Enfin, c'est une saine colère qui m'anime quand je pense à l'oubli dont ils ont été victimes pendant si longtemps. Et carrément de la fureur lorsque j'ai pu lire les propos du président algérien dans le temple même de notre démocratie. Ainsi d'après lui, les harkis avaient été des "collaborateurs" d'une puissance étrangère, alors qu'ils participaient avec l'armée française à un combat dans des départements français ! Quel qu'ait été le choix ultérieur du peuple, ils se croyaient au moment du conflit, français de Dunkerque à Tamanrasset. Ces propos n'étaient pas seulement une faute, mais une insulte aux Harkis et à notre pays. C'est ainsi qu'eux et moi les avons ressentis.

Heureusement les récentes manifestations en leur faveur, atténuent leur douleur et leur apportent un peu de baume au cœur. Mieux vaut tard que jamais dit le proverbe ! Quant à moi, j'ai éprouvé une grande joie dernièrement, grâce aux cérémonies de Bazeilles à Fréjus. J'y ai retrouvé un de mes anciens, ayant poursuivi sa carrière comme caporal-chef dans la "Colo", jusqu'à sa retraite. Parfaitement intégré, ses enfants dotés de confortables situations, il est heureux et fier d'être français. Et j'ai revécu avec lui, mon compagnon, mon frère, les bons moments d'autrefois.

Lieutenant-colonel Fiori,
amicale de l'Hérault.

La suite dans l' Ancre d'Or Bazeilles. . . . . . . . .